1881 - 1890

 

 1881

 

 

 

Verdun le 22 janvier 1881

 

Tu dois bien penser ma chère Louise, que si je ne t'ai pas répondu de suite c'est que c'est bon signe et que les nouvelles sont bonnes. En effet notre père se trouve mieux il a repris tout à fait ses occupations, l'estomac n'est plus douloureux au moment de la digestion, il n'éprouve que la gêne et de l'embarras et encore pas tous les jours mais il est tout de suite rassasié, Monsieur Faucher continue à venir le voir tous les 5, 6 jours Il est à cheval sur le régime et veut que papa le suive rigoureusement Tous les féculents lui sont interdits et la viande de porc, il paraît que l'estomac n'a pas assez de sucs gastriques pour ce genre de choses et qu'il lui faut une nourriture spéciale Je lui fait mettre 2 fois le pot au feu dans la semaine, il prend tous les jours un potage avec un peu de poulet ou une côtelette de mouton ou de veau, le soir un potage maigre avec un œuf à la coque et quelques pruneaux ; voilà son ordinaire depuis 3 semaines, Il boit aussi du lait un bol le matin et un le tantôt. Ce régime suivi un peu de temps remettra l'estomac qui était très irrité et enflammé. Seulement ce pauvre père n'est pas patient et voudrait que cela soit tout de suite passé et regrette de pouvoir manger ce qui lui ferait plaisir Comme il n'avait jamais rien n' eu et qu'il a toujours eu jusqu'à présent une bonne santé cela l'ennuie d'être obligé de s'occuper de lui et craint que ce soit long. La famille du Grand Chemin est rentrée le mercredi soir, je suis allée hier leur dire bonjour avec la tante Adrienne parce qu'ils sont tous fatigués, ma tante est revenue avec un gros rhume aussi elle est tapie au coin de son feu et n'en bouge plus C'est l'oncle qui va qui vient et qui rentre dans tous les détails du ménage. Il a des douleurs le pauvre homme qui le font bien souffrir surtout la nuit, mais cela ne lui ôte pas son entrain et le don de nous captiver  pour tout ce qu'il dit. Je n'ai pas vu Abel, il était à Charney pour aller chercher son chien qu'il avait mis en pension, il est venu accompagner ses parents, et doit retourner la semaine prochaine à ce qu'ils disent,

J'ai été souffrante toute la semaine dernière, j'ai eu une rage de dent qui m'a fait venir une joue énorme, cela a été très douloureux,  pendant plusieurs jours j'ai été obligée de garder la chambre.

Voilà déjà plusieurs fois que je souffre beaucoup mais sitôt que je sentais quelque chose, je vais me la faire arracher,

Tu as été souffrante aussi ma chère Louise, que c'est donc souvent ton tour ? Je croyais ta fille guérie tandis que cette pauvre petite a encore le rhume, il ne faut pas la laisser sortir et la tenir bien chaudement. Quant au caprices qu'elle te fait, cela doit venir de son état de santé. Je suis de ton avis, je crois qu'il faut la prendre par la douceur et ne pas la brusquer. La mienne heureusement n'a pas de rhume et se porte toujours parfaitement.  Il fait aujourd'hui un froid de loup, la Saône et le Doubs charrient. Il y a pourtant un bon feu dans le poêle de la salle et je n'ai pas plus chaud qu'il faut.

Nous n'avons pas de nouvelles d'Amédée depuis que je t'en ai donné et pourtant je lui ai écrit une grande lettre et dit que papa avait été malade, c'est toujours le même être indifférent .

Au revoir ma chère Louise, je t'embrasse de tout cœur ainsi que Charles et ta fille. Mon mari se joint à moi.

 

Valentine Jozot

 

 

La tante Adrien se porte bien, elle se confine dans sa chambre tous les jours pour ne pas manquer ses visites du jour de l'an. Je n'ai pas encore rendu les miennes,

 

 

 

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Verdun le 4 février 1881.

 

Ma bien chère Louise,

 

         Madame Gladie Descombes me fait dire qu'elle part demain matin pour Saint Jean-de-Losne. Je profite de cette occasion pour t'envoyer un peu de parfumerie et te donner de nos nouvelles. Du reste  lors même qu'elle ne serait point présentée, j'allais t'écrire ces jours ci, voulant te dire combien j'avais été sensible à tes lettres soit à moi, soit à ta sœur... que tu t'y montres bien telle que tu es, c'est à dire avec un cœur d'or ; une âme tendre, qui sait aimer et surtout comprendre ma vie et mes douleurs !

         Sans doute Valentine m'a témoigné toute l'affection, tout le dévouement que je pouvais désirer, mais j'aurais voulu aussi t'avoir près de moi pendant ces jours de souffrances physiques et de tristesse morale que je viens de traverser. Ton genre, tes manières, ton caractère, ta vivacité, tout cela me plaît ; et je souffre, quand je songe que ma vie va s'écouler loin de toi et que j'arriverai à mon terme sans qu'il m'est été donné de jouir de ta société. J'ignore encore ce que sera ma Claire, mais jusqu'à présent, c'est toi, ma Louise qui par la spontanéité des élans du cœur, l'entrain et l'amabilité,   me rappelle le plus ta mère... ta mère ! Si tu savais jusqu'à quel point, il m'est doux, il m'est délicieux d'arrêter longtemps ma pensée sur elle, de me plonger, en quelque sorte, dans les mille souvenirs d'indicible bonheur  qu'elle me laisse ! Oh ! Qu'elle doit souffrir, grand dieu, si elle me voit ainsi quasi abandonné, alors que les années pèsent ????? plus lourde sur ma tête !... alors que j'étais dans la virilité de l'âge, qu'il n'était seul besoin pour moi de  m'appuyer sur quelqu'un, elle était là et vous autour d'elle. C'est à qui m'offrait ses services, aujourd'hui, que me voilà bientôt sur le déclin, elle et vous , vous me manquez... ô fatalité, horrible fatalité de ma destinée... Et tu me recommandes, ma bien aimée, dans ta lettre du 28 janvier, d'avoir du courage, de na pas jeter le manche après la cognée... eh bien ! Oui j'en ai eu du courage... et vraiment, je m'étonne de ma résignation ! Depuis bientôt une dizaine de jours, mon estomac fonctionne parfaitement, je me trouve même mieux, sans rapport, qu'avant mes atroces coliques.  Néanmoins, je compte suivre encore longtemps le régime prescrit par ??????, d'autant plus aisément, qu'il me laisse une certaine latitude dans le choix des aliments ; toutefois, aujourd'hui je me suis permis un écart : j'ai mangé du poisson en meurette et je n'en ai pas été incommodé. Seulement voici le revers de la médaille, depuis mes coliques, je souffre des reins, du dos, et surtout du côté gauche... pendant plusieurs jours, je n'ai pu faire le service de la pharmacie que très péniblement. Heureusement que nous sommes dans une période de calme et malgré cela , je ne puis me mettre au niveau de la besogne... surtout de mes écritures. Amédée, qui a su ma maladie par Valentine, n'a pas trouvé un moment pour m'écrire.. c'est bien le plus étrange garçon  qu'il y ait au monde ! Un revirement complet vient d'avoir lieu dans ses projets, j'en suis fort aise- voici la lettre de ????? que je préfère t'envoyer, pour vous renseigner exactement sur sa nouvelle position. Tu me la retournera promptement, en y joignant cette fois la quittance de Charles pour les 25 frs que je t'ai remis en septembre dernier.

Adieu ma bien chère amie, claire et valentine se joignent à moi pour vous embrasser tous bien affectueusement.

 

Amédée Jeandet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

1889

 

 

 

 

 

M'DIAYE le 4 novembre 1889

 

Mon cher Jules

 

                  Comment expliquez-vous mon long silence ? Je suis persuadé que de tout côté, c'est à dire que toute la famille s'accorde à dire à qui veut l'entendre Amédée est toujours le même, il ne tient pas ses promesses, il n'écrit plus ! Il n'en est rien, laisse moi expliquer cette cause. Depuis que je t'ai écris il s'est passé bien des choses au SENEGAL à mon sujet. Que dirais tu si je te disais que je suis commerçant au SENEGAL !  Voici ce qui s'est décidé entre celui qui fait tout pour moi, celui qui me traite comme mon oncle Abel traitait mon pauvre père, celui enfin  qui me traite comme un frère  et qui veut que je le considère comme tel. C'est inutile que je le nomme qui le ferait ? Il n'y a qu'Abel qui peut le faire. J'arrive au fait sur sa demande et pour causes( fatigues, ennuis, tracas etc …) Abel a demandé à quitter les affaires politiques et a obtenu du Gouverneur la résidence du CAYOR et en même temps le commandement du M'DIAMBOUR et du M'GUIGUE MERINAH DIOP c'est ç dire à peu près 20 départements français. La résidence est TIVAOUANE station de chemin de fer dans le CAYOR à 180 kilomètres de SAINT-LOUIS. Avant de donner des détails sur TIVAOUANE j'arrive au fait qui a décidé Abel à me faire quitter les affaires politiques. A son retour du D'JOLOFT chez ALI BOURY M'DIAYE après avoir passé le traité de commerce et de paix avec ce roi noir, j'ai demandé à Abel s'il n'y aurait pas moyen de partir avec des marchandises dans ces pays neufs où il avait pénétré le premier. Abel a accepté immédiatement persuadé comme moi que je ferais de bonnes affaires. Il fut décidé que je partirai pour le D'JOLOTT le plus tôt possible. La grande question était de se procurer la marchandise. Ce n'est pas avec ce que je possédais que je pouvais acheter quoique ce soit me trouvant de fait comme BIAS. Abel a pourvu à tout, il m'a accompagné dans une maison de commerce de SAINT-LOUIS et a demandé pour moi 2000 francs de marchandises. Quelques jours après ma marchandise était prête et je quittais le bureau. Mon séjour aux affaires politiques vu le départ d'Abel dans un poste n'était plus possible pour moi. Je tombais avec un nouveau directeur qui assurément n'aurait pas eu tous les ménagements qu'Abel avait pour moi n'étant pas au courant et vu la difficulté du travail spécial de ce bureau. Enfin aprèsavoir fait mes adieux à Abel qui a voulu m'accompagner  encore jusqu'à SOUGA station de chemin de fer. Sur sa demande le BOUR M'DIAMBOURG IBRAHIMA M'DIAGU dont il est maintenant le commandant avait mis à sa disposition des chameaux pour transporter ma marchandise. Je quittais SOUGA avec mes deux garçons noirs quelques guerriers du B … et vingt deux chameaux chargés. Bien entendu moi à cheval ainsi que toute ma suite. Après six jours de route à travers un pays presque désert et faisant huit à dix heures de cheval par jour, j'arrivai à YANG-YANG  capitale d' ALY BOURY ou pour la seconde fois on voyait un blanc et ce qui est plus fort encore un 2° JEANDET. J'avais une lettre d'Abel pour le BOURBAH dans laquelle il lui disait que la plus grande confiance  qu'il pourrait lui donner était de lui envoyer son frère faire du commerce chez lui. J'ai été bien traité et bien reçu et après avoir installé ma marchandise dans des cases le pavillon français flottait sur l'une d'elles. Le commerce est difficile dans le DJOLOFT ces gens la n'ayant pas d'argent. C'est pour te dire que j'ai échangé cette marchandise contre des produits du pays, c'est à dire bœufs, moutons, or brut et argent brut. L'inconvénient du DJOLOFT c'est son éloignement pour se ravitailler. Impossible de recevoir des nouvelles. Ainsi Abel a été malade puis qu'il a été obligé de passer une douzaine de jours à l'hôpital de SAINT-LOUIS. Je n'en ai rien su. Enfin après deux mois et demi de séjour à YANG YANG n'ayant pour ainsi dire presque plus de marchandises, n'ayant plus de biscuit pour moi depuis un mois et manquant de kouskous au miel je quittais le DJOLFT pour refaire mes provisions et ma pacotille. J'emmenais avec moi 36 moutons, 12 bœufs ou vaches, 150 grammes d'or du pays et laissant beaucoup d'affaires non payées à YANG YANG. ALY BOURY lui même me devant une somme de 1047 francs. J'arrivai à SAINT-LOUIS avec mon troupeau. Je trouvai Abel très fatigué, enchantés de nous revoir tous deux. Je réalisais ma marchandises moutons 340 fr bœufs 720 fr or à 5 fr le gramme 750 fr, je donnai 1000 francs à ma maison qui me laisse tout le temps nécessaire pour payer. Le changement d'Abel  a amené aussi le mien malgré les bénéfices que j'aurais réalisés dans le DJOLOFT. Vu son éloignement et sur la demande du BOUR DIAMBOUR il a été décidé que je quitterais le DJOLOFT pour me rapprocher de la voie ferrée et me trouver pour ainsi dire dans le gouvernement d'Abel. Quoique malgré cela nous soyons séparés de près de 200 km. Après avoir bien réfléchi, il fut décidé avec Abel que j'établirais un magasin  à M'DIGUE village noir de 2 à 3000 habitants, mais le centre de toutes les caravanes et de tout le commerce du DIAMBOUR . Je suis à 40 km de SOUGA, c'est à dire à une journée du chemin de fer, par conséquent aux portes de SAINT-LOUIS. Abel ayant une affaire importante à régler dans le pays, il fut décidé qu'il m'accompagnerait pour mon installation. Les marchandises au lieu de filer pour YANG YANG  restèrent à M'DIAGUE où grâce aux ordre d'Abel et aux bons soins du BOUR mes cases étaient prêtes. Ne pouvant rien laisser dans le DJOLOFT, je dus partir pour YANG YANG me faire payer par le roi et rapporter le peu que j'y avais laissé. Abel m'a accompagné jusque sur la frontière du DJOLOFT. Nous avons couché le 1<) jour à M'DIAGe centre maintenant de mon opération . Le lendemain à KOKI village noir très important et le dernier jour à BAFAR  camp peuhl. Figure toi mon cher Jules ce qui nous est arrivé à tous deux. Fatigués par la route et la chaleur, il ne s'est pas passé une minute pendant la route que nous ne parlions de toute la famille et je ne sais si c'est un effet du mirage. Nous arrivons dans un village peulh BAFAR vers onze heure du matin dévorés par la soif. Abel a demandé de l'eau, impossible de la boire elle était salée, boueuse exécrable et nous devions passer la journée dans ce trou. Je ne cessais de répéter à Abel : si nous avions l'eau de vaisselle de la maison elle serait au moins nourrissante. Abel de son coté  disait : si j'étais à VERDUN, après avoir embrassé tous les miens je me précipiterai dans le doubs. Enfin la conversation a duré fort longtemps sur les avantages de ce petit VERDUN. Cette conversation au lieu de nous calmer ne faisait que nous exciter  aussi nous avons décidé tous deux de changer notre conversation. Abel a essayer de dormir mais il faisait trop chaud ! Sur les deux heure il me dit : mais j'y pense c'est aujourd'hui jeudi si j'avais tout ce que nos braves paysans vont boire de vin blanc aujourd'hui ! Et moi de répondre : en ce moment notre bon Jules qui assurément partagerait bien avec nous boit un bon verre de bière , peut être ne sait t il pas que nous parlons de lui en ce moment que nous souffrons de la soif. Enfin sur le soir on nous a apporté un peu de lait qui nous a fait oublier toutes nos fatigues.

C'est un petit aperçu du commerce que je fais en ce moment mais ce n'est rien car en ce moment les gens sont à leurs récoltes et rentrent arachides mil etc...Mais dans un mois c'est à dire au mois de décembre nous serons en pleine traite c'est à dire  que les noirs vendrons leur produit pour pouvoir acheter les étoffes nécessaires pour leur année et le bourg me fait espérer, non compris les échanges de produit plus de 100 francs par jour argent comptant. Voici les objets que je vends : tabac ( ce qui me rapporte le plus) sucre, savon, perle guinée. (espèce de cotonnade) toutes espèces d'étoffes, coton, fil poudre plomb fusils réformés etc...sur la pièce de guinée qui me coûte 9 francs, j'ai 6 francs je la vends 15 c'est un prix fait comme les ….... à MALHET. Sur le sucre j'ai 0,60 par kilo ou je gagne beaucoup c'est sur l'eau de cologne qui me coûte 0,45 la bouteille et que je vends 1 franc. Non content de se parfumer avec, les noirs en boivent. Je suis à même de faire des collections qui pourront t'intéresser  mais comme je les achète j'espère que tu voudras bien me les rembourser. A mon retour à M'DIAGUE j'ai appris par le Bour qu'Abel était rentré bien portant à TIRAVANOUA. Je lui ai écrit pour le renseigner sur mes paiements du DJLOFT, j'attends sa réponse.

Je compte sur la traite, c'est à dire d'ici quinze jours, ouvrir un petit comptoir à KOKI qui est un grand village où viennent tous les Maures qui apportent de la gomme pour de la marchandise. Je la paye 0,75  en marchandise c'est à dire que j'ai déjà un gain sur cette marchandise et je la vends à SAINT-LOUIS  1 ou 2 franc argent comptant. Outre mon magasin de KOKI j'aurais un petit comptoir à …... OUARACK où j'ai déjà installé un garçon noir ancien garçon d'Abel qui m'est tout dévoué. Toutes ces installations ne me coûtent rien , les chefs ont reçu des ordres du roi à cet effet. J'ai comme magasin une grande case carrée dans le genre des chaumières de nos pauvres villages en France et trois ou quatre cases rondes nécessaires à mon service le tout très bien entouré d'une haie solide qui me permet d'avoir des volailles. Si dieu veut me donner la santé j'espère réussir et faire de bonnes affaires. Si dieu nous prête vie nous irons vous voir dans un an et demi, nous aurons deux ans de SZENEGAL. J'ai toujours un peu les fièvres mais pas plus souvent qu'en ALGERIE.

Excuse cette écriture je suis couché sur le ventre etje ne suis pas rès bien. C'est très décousu mais je suis dérangé à chaque instant par les noirs qui viennent acheter. Si tu communiques mon style à mon oncle prie le d'être très indulgent. Embrasse le bien pour moi ainsi que la tante Abel dis leur que je fais des vœux pour leur santé,

 

 

page 6 absente pour le moment, on passe à la page 7 de son courrier.

 

A l'instant même le Bour m'envoie un cheval à titre de cadeau, comme tu vois il est très chic. Plus rien à te dire pour le moment. Sous peu j'écrirai à Valentine. Embrasse bien pour moi Valentine , Claire et tes enfants.

Abel se joint à moi pour vous embrasser tous.

Ton bon frère qui t'aime de cœur

A. Jeandet

Inutile de te dire bien des choses à la famille GAMBEY et à cette bonne Louise et son mari quand tu écriras.

 

 

 

 

1890

 

  

 

Verdun le 20 janvier 1890

 

Ma chère Louise

 

         Si je suis en retard pour répondre à ton affectueuse lettre, c'est que je l'ai reçue dans mon lit où j'étais retenue par une affreuse bronchite ; me voilà en convalescence  depuis  x jours et le premier usage que je fais de mes forces c'est de venir te remercier de ton bon souvenir et de tes excellents souhaits.

         Ton oncle Abel se joint à moi pour t'exprimer combien nous y avons été sensibles, car lorsque on est plus jeunes on est un peu abandonné et les marques d'affection que l'on reçoit deviennent tous les jours de plus en plus rares et par conséquent plus précieux. Crois bien ma chère enfant que de notre côté nos vœux t'accompagnent toujours, toi et ton intéressante famille et que nous vous souhaitons de tout cœur, santé, bonheur et prospérité.

         Nous espérons ma chère Louise que le printemps t'amènera à Verdun, ce sera pour nous une véritable satisfaction de te revoir toi si vivante , si démonstrative ! Que de fois n'avons nous pas regretté ton éloignement !! surtout dans nos jours de tristesse et de souffrance. Que de fois n'aurions nous pas parlé aussi à cœur ouvert de nos chers sénégalais ? De nos craintes sur leur santé, de nos espérances pour leur avenir ! Je crois ma chère petite que les prières que tu adresses au ciel pour eux ont été entendues et exaucées, je t'en envoie pour preuve une bonne et charmante lettre d'Amédée qui te fera sans doute autant de plaisir qu'à nous . Je te serai obliger de ma la retourner après lecture car j'y tiens beaucoup.

         Nous te prions ma chère amie d'embrasser pour nous tes chers enfants, de faire nos compliments les plus affectueux à Charles  et de croire l'affection aussi sincère que profonde de ton oncle ainsi que de ta tante.

 

Flavie

 

 

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TIVAOUANE 5 février 1890

 

Mes chers amis,

 

                  Suis-je assez en retard pour vous assurer de ma vieille amitié et vous adressez mes vœux de nouvel an !

                  Ne m'en veuillez pas, toi ma bonne Louise et vous mon cher DESCHAMPS, vous êtes tous les deux trop au courant de mon existence active pour ne point mettre le retard en question sur le compte  de la multiplicité des affaires qui m'incombent.

                  Pour 1890 et alors qu'Amédée qui était venu me voir et …., nous songions aux pertes cruelles éprouvées et aux amitiés  vraies qui nous demeuraient encore , nous avons l'un et l'autre placés vos souvenirs  au premier rang de ceux qui nous étaient les plus chers.

                  A propos d'Amédée c'est un brave et digne garçon  au cœur excellent qui travaille sans relâche pour se faire une position. J'en suis très content et si vous pouviez le voir vous seriez fier de lui.

                  Au revoir mes chers amis, embrassez pour moi les enfants et croyez moi de cœur votre affectionné cousin.

 

Abel JEANDET

 

 

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Le 2 septembre Abel Jeandet est assassiné , Nous verrons ultérieurement les raisons et les détails de cet assassinat voici la dépêche du ministère de la marine au maire de Verdun sur le Doubs:

 

 

 

Dépêche officielle 3h soir

Ministère de la marine à Maire Verdun

 

Jeandet administrateur au Sénégal assassiné le 2 septembre au cours d'une mission dans la colonie pendant son sommeil. Jeandet reçu coup de fusils à bout portant sous l'aisselle gauche. La mort fut instantanée. Le meurtrier un indigène s'est enfui. Des cavaliers  ont été lancés à sa poursuite . Service religieux sera célébré à Saint Louis mémoire Jeandet. Un monument sera élevé à PODOR aux frais de la colonie. La mort de M. Jeandet a causé une émotion profonde dans tout le Sénégal ou il avait réussi à s'attirer la sympathie de tous . Prière avertir famille avec tous les ménagements possibles.

 

 

 

 

 

 

 

Verdun le 4 septembre 1890

en chemin de fer

 

Ma chère Louise

 

Je vous annonce à la hâte une nouvelle épouvantable. Abel a été assassiné à PODOR et c'est moi qui ait du l'apprendre à ses désolés parents.

Je part pour GIVRY et il est probable que Valentine va revenir avec les enfants. Dans tous les cas nous serons là lundi car un service sera célébré mardi prochain à 9h

je vous embrasse tous

Jules Jozot

 

 

 

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Podor le 8 septembre 1890

Mon cher Jules,

 

Nous sommes à PODOR depuis quarante huit heures après une traversée de trois jours. Avant d'arriver à PODOR j'avais toujours conservé l'espoir que ce pauvre ami n'était pas tué et que la nouvelle avait mal était interprétée  et j'avais conservé l'espoir de le trouver gravement blessé. Hélas l'affreux malheur qui nous frappe est bien vrai et tout est bien fini. Pauvre ami ! Dans ma dernière lettre sachant que la mission qu'il devait accomplir était dangereuse, je lui disais que j'allais quitter la Compagnie Française et partir avec lui. Si j'avais été là, assurément il n'aurait pas été lachement assassiné et peut être le …..... on …..... le misérable qui est arrêté  depuis deux jours le connaissait à peine.

Je te prie de dire à mon pauvre oncle et ma pauvre tante que je n'ai pas le courage de leur écrire, ils comprendrons facilement mon chagrin.

Je reçois à l'instant une lettre que ce pauvre ami m'écrivait à …... Cette lettre  écrite au crayon est datée du 31 août au soir à peine 24 heures avant l'affreuse catastrophe. Voici ce que me dit celui qui fut plus qu'un frère pour moi :                                                           Aëre 31 août soir 9h

Mon bien cher ami,

Je suis au grand Aere depuis hier avec 450 hommes de Core et des Abyles. Je n'attends plus que les ordres du gouverneur pour, à la tête de cette petite colonne, aller rejoindre le Colonel dans le …...

Cautain ( Directeur des affaires politiques) m'a télégraphié que je serai sérieusement engagé, je le souhaite. La compagne sera difficile dans ce pays couvert d'eau mais j'espère m'en tirer à mon honneur. J'ai envoyé hier deux mots chez moi, je parle d'un mission toute pacifique, écris à Verdun dans le même sens, sans trop insister afin de ne pas de nouveau inquiéter mes pauvres parents. Si les affaires marchent bien je compte en avoir fini vers la fin du prochain mois. Il est probable qu'une fois dans l'intérieur je ne pourrais pas t'écrire. Ne t'inquiète pas outre mesure. Je vais bien et me sens en état, à moins d'imprévu, de tenir encore quelques temps. Je le regrette, mon cher Amédée, mais les exigences de la vie ne nous permettent pas hélas de faire ce que l'un et l'autre nous voudrions (( ceci est une réponse à ma demande de quitter la compagnie, que n' étais je là ! Ce grand malheur ne serait pas arrivé.)) Au revoir, bonne santé, bon courage, je t'embrasse comme je t'aime, de tout mon cœur et à pleines lèvres. Ton frère et meilleur ami.

Ce pauvre ami avait pour moi un pressentiment, je ne sais s'il avait remarqué  des mauvais ….. etc... Une petite note jointe à sa lettre me …...

Aeré 31 Août 90 Ma situation au 1° septembre

Je dois   M. GILBRIN 2000francs

 On me doit :

         - l'état mois de juillet : 659f

            ⁃    l'état mois d'août  : 659f

            ⁃    Locations du DJOLOFT : 600f

            ⁃    M. Murat : 300f

            ⁃    M. Barberot brig F. spahis : 300f

            ⁃    M. Ranguedat : 640f

            ⁃    Boubakar Abdoul (Podor) : 125f

            ⁃    Mamadou Dada ( chef du Dimor) : 100f

            ⁃    Racim Kava ( Podor) : 25f

            ⁃    total 3408 f

   •     + locations colonne de BA... depuis le 16 août à 12 f par jour et 0,75 par kilomètres.

   •     il termine en disant :

   •     «  si je tombais quelque part ce serait en Jeandet, et toi, Jeandet tu serais le fils de mes parents. Je t'aime Abel »

Je confie cette note à notre ami Monsieur Ruquet qui ne peut pas être plus affecté , il est plus à même de faire rentrer toutes ces sommes se trouvant à Saint-Louis.

Ce matin tous les effets ayant appartenu à notre pauvre défunt ont été inventoriés. Je tiens surtout à avoir les effets que ce pauvre ami avait emporté avec lui en colonne , certains objets qu'il avait toujours avec lui....... qui nous a amené est parti hier pour Aeré et ….. faire une enquête sérieuse car il est à supposer que le misérable n'est qu'une machine. Une dépêche arrivée du Gouverneur hier donne l'ordre  que le lâche assassin que je n'ai pas voulu voir, soit décapité et que son cadavre fut jeté au fleuve. Je veux assister à l'exécution et si personne ne veut lui couper le cou j'aurais le courage de le faire et j'en demanderai la permission. Je ne puis continuer, ces détails que je te donne sont si déchirants pour moi que je n'ai pas la force  d'écrire. Rien ne me rendra maintenant le frère si bon, si aimant que j'ai perdu et que j'aimais plus que mon sang. Si je pouvais vous le rendre à tous  au prix du mien, ce serait pour moi un bien léger sacrifice.

Tu ne saurais croire combien cette dernière lettre reçu de ce pauvre ami que je ne pouvais pas lire  a été pour moi pour ainsi dire un baume c'est à moi qu'il a écrit le dernier.

Adieu je te quitte , embrasse bien pour moi mon pauvre oncle et ma pauvre tante, Valentine et cette pauvre Claire qui ne pourra plus voir son bon parrain

Je t'embrasse de tout mon cœur.

A. Jeandet

 

 

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Ministère du commerce de l'industrie et des colonies

 

    Cabinet du                                                                          Paris le 8 septembre 1890

 secrétaire d'état

   aux colonies

 

 

Madame,

 

         En l'absence de M. le Ministre d' Etat, je reçois la lettre que vous lui avez adressée au sujet de votre fils M. Abel Jeandet qui vient de mourir au champ d'honneur au Sénégal.

 

         Vous demandez s'il ne serait pas possible de donner suite aux propositions dont il a été l'objet pour la décoration en anti datant le décret de la nomination.

                     I.    M. Etienne aurait été heureux croyez le bien de vous accorder cette suprême consolation si malheureusement la demande que vous formulez n'était pas complètement incompatible avec les règlements de la grande chancellerie. Il est impossible de donner la décoration à une personne décédée, impossible aussi d'anti dater le décret.

                                                         1.            Croyez Madame aux sentiments de vive et sincère sympathie qu'éprouvent pour votre grand malheur tous ceux qui de près ou de loin ont pu apprécier la valeur de votre regretté fils et permettez moi d'être dans ces tristes circonstances  le respectueux interprète  de ces sentiments

 

signé Haussman

chef de cabinet

 

 

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Tivaouane 17 septembre1890

 

Mon cher Jules

 

Je suis presque incapable d'écrire étant malade et alité à TIVAOUANE. Malgré cela je ne veux pas laisser partir ce courrier sans te donner encore quelques renseignements. Nous sommes de retour de PODOR depuis le 13, le lendemain j'assistai au service funèbre de notre cher défunt. J'ai relu la dépêche que je vous envoie hier. Je t'en donne l'explication. Quatre grands chefs du TORO viennent d'aller rejoindre le misérable BAYDI-KADIR. Je ne puis continuer je sens la fièvre qui arrive à grand pas.

Adieu, embrasse mon pauvre oncle et ma tante ,Valentine, Claire. De cœur

 

Amédée Jeandet

 

 

 

 

 

 

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Date de dernière mise à jour : 17/12/2014