1871 - 1880

1871

  

 

 

 

Date estimée :Dijon 6 mars 1871.

 

 

 

Cher Amédée,

 

Je profite de quelques minutes  que j'ai pour venir causer un peu avec toi. Il y a longtemps que maman m'avait dit de t'écrire, mais jusqu'à présent je n'avais pas encore trouvé un moment car tu sais en pension on ne fait pas comme on veut mais comme on peut. J'ai vu Abel jeudi dernier, il m'a dit que ma grand mère devait être à Chalon, pour te faire sortir. Je pense bien que tu n'étais pas en retenue, car j'ai appris qu'on était allé te voir deux fois et tu étais en pénitence ; J'en ai été bien peiné, tu n'as pas tenu la promesse que tu avais faite à nos bons parents, de bien travailler . Je t'en prie cher Amédée travaille donc mieux , je sais que tu es comme moi, que tu n'as pas d'orthographe, mais il n'y a pas que cela, tu as pas mal de mémoire eh bien tu dois savoir tes leçons  et tu ne les sais pas. Tu a aussi des dispositions  pour le calcul, il me semble que si tu t'appliquai pour tout cela tu pourrais avoir de bonnes places qui rachèteraient les mauvaises, tu sais combien cela ferait de plaisir à nos parents, surtout à papa. Tu dois dire cher Amédée  ma sœur Louise travaille donc très bien qu'elle me fait la morale , non je suis bien loin de cela , j'ai aussi de très mauvaises places en orthographe, à part cela mes maîtresses ne sont pas mécontentes de moi. Cependant je n'ai pas encore été au tableau d'honneur. J'en ai bien approché le mois dernier car j'ai eu 3 billets et il en faut quatre, mais j'espère que ce sera pour le mois prochain.

Cette année nous nous en allons la veille de Pâques, j'en suis très contente car je pourrai te voir, nous n'avons plus que trente quatre jours , ils seront bien vite passés, et surtout si nous travaillons bien, car tu sais quand on travaille, le temps passe plus beaucoup plu vite. Cher Amédée je suis obligé de te quitter car j'ai beaucoup d'ouvrage , j'espère bien que tu me répondras . Je crois que tu ne sais pas mon adresse, tu la trouveras dans l'enveloppe.

Adieu, mon cher Amédée, ta sœur qui t'aime

Louise Jeandet

 

 

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Dijon le 9 juin 1871

 

Cher Amédée,

 

 

Voici déjà près de cinq semaines que je suis rentrée et jusqu'à présent je n'avais pas encore trouvé un moment pour t'écrire, il faut dire aussi que je fais un peu la paresseuse, mais enfin mieux vaut tard que jamais.

Je vais d'abord commencer à te parler de ce qui m'intéresse le plus, as tu bien travaillé depuis que je t'ai vu ? Je n'ose pas en douter car tu l'avais bien promis à nos bons parents et tu sais combien cela leur fait de la peine si tu ne tenais pas ta promesse, as tu des bonnes places et penses tu avoir des prix, tu pourrais gagner facilement celui de calcul, si ce n'est le premier au moins le second. Voici bien des questions, cher Amédée auxquelles tu n'oublieras pas de répondre dans ta prochaine lettre. Tu dois dire , cher ami, ma sœur travaille sans doute très bien. Je suis bien loin de cela car voici déjà 2 semaines que je n'ai pas eu de billet  de satisfaction, mais j'ai passé des examens pas mauvais et c'est l'essentiel surtout pour les prix car se sont les examens qui comptent le plus . J'au vu Abel jeudi dernier, je lui ai dit que j'avais le projet de t'écrire, il m'a d'abord chargé de bien  t'embrasser et de te dire de penser à ce que tu lui a promis lorsqu'il ta conduit au collège.

Mais cher Amédée voici assez de sermons, causons un peu de choses plus gaies. Maman m'a écrit il y a quinze jours, Elle m'a dit qu'elle avait été te voir et que malgré que ce n'était pas un jour de sortie, elle t'a vu 2 heures , ma tante a été aussi à Chalon, je ne sais pas si elle a été te voir . Cher Amédée tu es plus heureux que moi car tu vois souvent des personnes de Verdun, et moi jamais on ne vient me voir si ce n'est que mon cousin qui vient régulièrement tous les quinze jours ; du reste  je te dirai que je n'aime pas beaucoup sortir quand ce n'est pas avec mes parents. Maman m'a donné des nouvelles de notre petite sœur Claire, elle se porte bien et elle est sage, du reste la voilà déjà un peu grande car elle aura un an le 18 juin. Ah mon dieu que le temps passe vite il me semble qu'il n'y a rien de temps que l'on m'annonçait sa naissance. Mais cher Amédée je cause trop et il faut que je te quitte pour aller écrire à papa et à maman;Je te dis encore une fois cher Amédée travaille bien, tu sais la parole : aide toi et le ciel t'aidera , n'imite pas ma paresse et répond moi bientôt.

Adieu mon cher ami, ta sœur qui t'aime de tout son cœur.

 

Louise Jeandet

 

 

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Verdun le 20 juillet 1871.

 

Mon cher Amédée,

 

Puisqu'il nous faut subir à nouveau deux jours de congé, nous t'attendons donc samedi soir par la voiture de Carreau. Toutefois, permets moi de te dire que le recteur qui vous donne les deux jours de compo , cela à la veille des vacances, me semble bien coulant à l'endroit de vos études. A quoi bon, et pourquoi vous déranger de vos compositions ? Par suite de la terrible invasion allemande, les études classiques ont été interrompues au collège de Chalon, pour les élèves pensionnaires , pendant cinq mois, c'était bien assez, je pense ; il fallait au contraire pousser les élèves à un travail opiniâtre pour rattraper le temps perdu ( tempus irrebarabile fugit) et supprimer tous les congés jusqu'aux grandes vacances . Voilà mon cher fils les réflexions que me suggèrent ces deux jours de congé qui te rendent si joyeux à en juger par le ton dégagé de ta lettre. Ta mère a été bien souffrante ces jours-ci et ta petite sœur Claire a pris la rougeole dimanche ; bien que  l'éruption ait été assez forte, elle n'a pas été aussi malade que l'on pouvait le craindre et j'espère que tu la trouveras rétablie à ton arrivée ici.

Apporte avec toi un pantalon et un blouson pour te changer.

A bientôt donc, mon cher ami, ton tout dévoué père,

 

Amédée Jeandet

 

 

 

1877

   

 

 

            Le 13 janvier 1877 Françoise Jeandet née Ducordaux, et je le rappelle que tout le monde appelle Fanny, décède, elle a alors 43 ans. Sa plus jeune des filles Claire a alors 8 ans. Son mari Amédée Jeandet Pharmacien en sera très affecté comme vous le verrez par la suite. Pendant l'été de la même année, Charles Deschamps, pharmacien à Saint Jean de Losne, et qui deviendra mon arrière grand père, fait, par l'intermédiaire de Mme Tixier, une demande de mariage à Amédée Jeandet pour qu'il lui accorde la main de sa fille Louise née le 13 mai 1855.

Il envoie sa première lettre à Charles début septembre 1877.Toutes ces lettres sont écrite sur du papier encadré de noir. Je ne sais pas s'il utilisait ce papier pendant si longtemps à cause des deuils, ou s'il l'utilisait comme brouillon, car j'ai cru comprendre qu'il conservait un double des courriers qu'il envoyait. Amédée et sa fille Valentine écriront chacun leur tour à Fanny quand celle ci aura quitter Verdun sur le Doubs pour Saint Jean de Losne.

 

 

 

 

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Verdun le 5 juillet 1877

 

 

Monsieur,

 

Je ne sais si madame Tixier vous a communiqué les deux lettres que je lui ais écrites, surtout la dernière au sujet de votre demande en mariage de ma fille Louise ?... Si vous les connaissez, vous avez pu voir dans quelle déplorable situation morale je me trouve.

Je demeure sans courage  devant l'épouvantable catastrophe qui nous a  privé à jamais , mes enfants et moi d'une mère et d'une épouse accomplie. J'ai aimé avec idolâtrie  ma femme et c'est à peine si la maturité de l'âge était venu affaiblir  mon amour quand la mort impitoyable  m'en a séparé pour toujours !... hélas ! Si elle était là, quelle différence pour nous tous et aussi pour vous, Monsieur, car votre demande aurait rencontré certainement moins de difficultés. Comme vous le dites dans votre lettre, je ne puis songer à faire un mariage  dès à présent ; toutefois, comprenant tout ce qu'il y a de désagréable pour vous de voir prolonger plus longtemps cette incertitude où vous êtes dans cette bien grave affaire, d'autre part comme ma fille n'a conservé de vous qu'un assez vague souvenir, il est indispensable en effet  que l'on avise à vous ménager une entrevue avant de s'engager plus avant.

Voici donc, Monsieur ce que je vous propose : ma fille ne devant prolonger son séjour à Labergement que jusqu'à dimanche tantôt 9 courant, faites en sorte de pouvoir vous rendre  chez M. Ducordeaux samedi ou dimanche : le docteur Tixier ou son épouse vous servirait en cette circonstance d'introducteur chez mon beau père.

Sur ce, Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous présenter mes civilités empressées.

 

Amédée Jeandet

 

 

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Verdun le 10 septembre 1877

 

Monsieur,

 

Vous souhaitez avoir de nos nouvelles et en particulier, ce qui est bien naturel, de ma fille Louise. Nous allons tout aussi bien que possible , mais par ce temps d'excessive humidité il y a toujours quelque chose qui cloche : Louise se ressent beaucoup moins de ses maudites douleurs rhumatismales néanmoins elles viennent encore fréquemment la visiter, ce qui est un ennui de plus pour moi, qui en a cependant  bonne part. Nous allons entre dans la saison des brouillards et du givre... et il faudrait à cet enfant le climat du midi. Nous vous  attendons lundi prochain19 sep oct ? Inutile d'écrire à moins cependant que vous ne soyez empêché.

Ces visites, ces entrevues, vous les désirez, vous les attendez impatiemment, mon cher Monsieur Deschamps ! Pourquoi faut il que de notre coté, nous ne puissions y apporter  autant d'entrain, autant de satisfaction ?...hélas ! C'est impossible . Le souvenir et l'image de l'épouse et de la mère absente ne nous quitte jamais...Il faut se faire violence pour vivre de la vie de tout le monde... Il est regrettable que vous n'ayez pas connu ma femme, surtout pour Louise qui adorait sa mère, vous comprendrez mieux l'étendu de notre  malheur et aussi le deuil de nos âmes.

Le temps dites vous marche lentement, vous trouvez longues les soirée d'hiver ; pour moi au contraire le temps passe rapide, je voudrais le retarder dans son cours s'il était possible. C'est de l'égoïsme me direz vous ! Sans doute mais c'est le cœur humain, c'est le cœur d'un père malheureux. Quant à la longueur des soirées, je vous  engage à les raccourcir en les employant utilement par des lectures alternativement scientifiques, historiques et littéraires : Dans le milieu social qu'il occupe, le pharmacien ne doit pas seulement se tenir, autant que faire se peut, au niveau du mouvement scientifique professionnel, mais par des connaissances en littérature et en histoire, il doit pouvoir se montrer l'égal des hommes qui exercent comme lui des professions libérales. Quant à moi quoique présentement je sois littéralement anéanti, c'est encore dans la lecture et des occupations purement intellectuelles que je trouve quelque allègement à mes chagrins. Malheureusement j'ai fort peu de loisirs , pour ne pas dire point du tout ; et nonobstant le calme relatif de l'officine qui se fait sentir à Verdun  comme à St Jean-de-losne, j'ai du vous écrire cette lettre comme à bâtons rompus , tantôt la quittant et la reprenant.

Au revoir donc, mon jeune confrère, ces demoiselles vous souhaitent un sympathique bonjour et moi je serre cordialement la main.

 

Amédée Jeandet

 

 

 

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Amédée Jeandet écrit à un confrère pour lui demander des renseignements sur le prétendant.

 

 

 

      Verdun sur le Doubs , le 19 septembre 1877

 

Monsieur et très honoré confrère,

 

Je prends la liberté de vous écrire au sujet d'une affaire à la fois délicate et assez sérieuse. Un jeune pharmacien, tout récemment installé à Saint Jean-de-Losne, Monsieur Charles Deschamps me fait demander en mariage une de mes filles. Je ne le connais point personnellement, seulement, les personnes qui se sont chargées de sa demande me le présentent comme un homme sérieux , de moeurs irréprochables doué de qualités solides. Sachant que vous avez eu M. Deschamps pour élève, je viens, Monsieur, vous priez de me donner de plus amples renseignements sur ce jeune homme ; Par exemple, il vous sera facile de me confirmer ceux que je connais déjà, puis d'en joindre d'autres s'il y a lieu. Ses parents habitent Montbard.  Les connaissez vous? L'on me dit, qu'ils ont une nombreuse famille. Il a, à savoir un frère aussi pharmacien mais dont la santé laisse à désirer. Celle de M. Charles est elle bonne ?...Pendant son séjour chez vous, vous avez été à même d'en juger. Tels sont très honoré confrère les renseignements que j'ose réclamer de votre extrême obligeance. C'est au nom de la bonne et loyale confraternité qui sait régner entre les hommes qui exercent une profession aussi honorable que la nôtre, que je me permets de vous écrire dans cette grave circonstance. Au mois de janvier dernier, j'ai éprouvé le plus grand malheur qui soit possible, j'ai perdu la mère de mes 5 enfants, la digne et incomparable femme qui a fait le bonheur de ma vie! Aujourd'hui ce bonheur est perdu, ma vie est brisée! Et je demeure seul chargé d'une bien lourde tâche…

Dans l'attente d'une prompte réponse, veuillez agréer Monsieur et honoré confrère l'assurance de ma considération la plus distinguée

Amédée Jeandet

 

 

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Verdun sur le Doubs le 19 septembre 1877,

 

 

 

Madame,

 

Je crains bien que vous ne trouviez ma réponse un peu longue à venir,mais je n'ai pu vous la faire plus tôt.

Je comprends votre impatience et surtout celle de M. votre fils : à vous madame, il tarde de connaître la jeune personne qui, sans y avoir (tâché), a pu inspirer un aussi vif sentiment ; à lui, sous l'influence d'un agréable souvenir, le désir bien légitime d'une nouvelle entrevue dans laquelle il verra finir une pénible incertitude.

Quand à moi, Madame, je vous avoue que je suis moins impatient car je vois, hélas ! Dans quelques mois un nouveau sacrifice à faire. Si ma femme bien-aimée était là...oh ! Quelle différence ! J'aurais le cœur content, tandis qu'en vous traçant ces lignes, je l'ai gonflé de larmes. Bref, nous vous attendons et serez les bienvenus dans notre triste demeure lundi ou mardi de la semaine prochaine ; dans la matinée, avant midi, souhaitant vous avoir à déjeuner.

J'ai bien l'honneur, Madame, de vous présentez mes civilités les plus empressées.

 

Amédée Jeandet

 

P.S.  Soyez assez bonne pour nous avertir par un mot si l'un de ces deux jours sera à votre convenance.

 

 

 

 

Mon chéri,

Je t'ai mis ce matin une lettre à la poste après le départ du facteur, et juste tantôt à la seconde distribution , je reçois la lettre que je te renvoie sans retard. Je pense partir d'ici dimanche dans la matinée et j'irai droit à Saint jean de Losne. Je crois me rappeler que l'on prend la voiture sur la place du …...... Tu vas te charger d'écrire à M. Jeandet le jour de lundi ou mardi que tu vas choisir, car tu vois il veut le savoir un peu à l'avance pour nous attendre. Sa lettre ne laisse aucun doute  sur la réception qu'il pense nous faire, c'est une affaire  entendue certainement. Alors à bientôt. Si rien ne change attends moi dimanche, et ne manque pas d'écrire à M. Jeandet puisque je ne sais pas le jour que tu seras disponible.

Adieu je t'embrasse , ….

ta mère

  1. I.       Deschamps

 

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Verdun le 17 octobre 1877

 

Monsieur,

 

Depuis quelques jours déjà je veux répondre à votre lettre du 6 courant  et toujours j'en ai été empêché.

Que vous dirais je à propos des réflexions que vous suggère votre situation présente ?  A votre place je ne dirais pas autrement que vous : moi aussi j'ai passé par là ; Comme vous j'avais une pharmacie sur le bras et à Chalon il me fallait aller à Labergement qui n'était pas non plus à ma portée. Je trouvais aussi le temps bien long, bref cher monsieur, le temps qui s'écoulait si lentement au gré de mes désirs, a passé, comme toute chère hélas passe en ce monde. Je me suis résigné et j'en ai été amplement récompensé ! Mais , j'écarte les souvenirs qui font mon bonheur et mon supplice, la plaie de mon cœur est assez saignante sans qu'il soit besoin de l'envenimer encore...

Patience donc et mettez vous à notre place ; Comprenez le grand deuil qui nous accable...à vous aussi , le tour viendra d'être heureux. Ma Louise sera digne de sa mère, de cette mère incomparable morte beaucoup trop tôt pour notre bonheur à tous et surtout pour le mien en particulier qui est à jamais détruit, mais heureusement la providence l'a laissé assez vivre ici bas pour qu'elle est le temps d'élever ses filles  et de leur inculquer des idées et des principes qui j'ose  l'espérer en feront des épouses  sérieuse et pratiques, c'est à dire à la hauteur du noble rôle qui incombe à la femme  au sein de la famille dont elle est le plus bel ornement.

Quand pensez vous venir nous voir ? Sera ce bientôt ?... Pour votre gouverne , je vous dirai que le 29 courant nous avons foire à Verdun, une des plus importantes de l'année . Que vous veniez avant ou après cette date , veuillez m'en donner avis par un mot. En attendant le plaisir de vous voir, mes filles se joignent à moi, Monsieur pour vous présenter nos civilités empressées.

 

Amédée Jeandet

 

 

 

 

Le ton de la lettre suivante et des suivantes change un peu.

 

 

 

 

Verdun le 12 novembre 1877

Mon cher Monsieur Deschamps

 

 

Que puis je répondre à votre lettre du 3 courant ? Que je suis de votre avis, que je vous comprends et que je serais fort surpris si vous teniez un autre langage, Vous faites remarquer qu'il n'y a plus que deux mois ; prochainement vous compterez les jours qui nous séparent encore de cet heureux événement !

Croyez bien que je vous sais gré de votre bonne volonté et surtout que je prends en très sérieuse considération votre persévérance et la ferme résolution que vous avez prise dès le début. C'est précisément parce que j'ai reconnu en vous un sentiment vrai et profond que je vous ai accordé la main de ma Louise ; C'est parce que j'ai reconnu que c'était de votre part une affaire de cœur et non un caprice que j'ai cédé, que j'ai consenti à me séparer de cette chère enfant, ce cœur d'or, le reste de bonheur pour notre triste maison.

Dans cette question délicate et vraiment si sérieuse du mariage vous n'avez pas, comme la plupart des hommes d'aujourd'hui, rechercher la fortune. Vous ne faites ni un marché ni une spéculation, je vous en félicite, vous en serez récompensé ! Par ce côté de votre caractère vous auriez plu à ma chère femme, et c'est parce que je suis pénétré de ses sentiments et que je m'inspire sans cesse de ses idées, que je m'arme de courage, et que j'espère arriver à me familiariser à cette pensée qui m'occupe incessamment le mariage de sa fille Louise dont il faudra me séparer malgré ses recommandations dernières ! Ceci demande une explication : ma femme qui a vu venir lentement l'horrible mort a mis à profit le moment suprême pour entretenir les siens des choses sacrées et chères à son cœur.... Entre autres vœux formés par cette incomparable amie, à tort ou à raison, l'avenir décidera, elle manifesta le désir de voir Louise ne point me quitter : « il faudra rester avec ton père lui disait elle ! » Et bien ! Cher Monsieur Deschamps, lorsque dans sa première lettre Mme Tixier me fit part de vos intentions en même temps elle me disait que vous n'étiez que gérant de la pharmacie Callas et que partant rien ne s'opposerait à ce que je vous cédasse ma pharmacie.....de cette façon, ajoutait elle, vous ne vous sépareriez pas de votre fille. Ce projet nous souriait fort et ainsi se trouvait réaliser le vœu suprême de ma femme. Hélas ! Çà  n'a été qu'un rêve , vous avez achetez la pharmacie dans d'excellentes conditions. Dès à présent cette maison est bonne et avec le temps l'améliorerez encore. Suivez donc votre destinée... Je souffre déjà passablement. Je souffrirais encore plus voilà tout !!

A lundi prochain cher M. Charles, ces demoiselles vous envoient un bonjour très sympathique et l'une d'elle plus particulièrement.

Bien à vous  ,

A. Jeandet

 

J'ai une plume détestable, excusez ce griffonnage.

 

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1878

 

   

Verdun le 15 janvier 1878

 

 

Cher Monsieur Deschamps,

 

le secrétaire de la mairie me prévient qu'il vous adresse aujourd'hui les pièces nécessaires à la publication de vos bans, Vous recevrez donc la lettre par ce même courrier.

Le but de ces quelques lignes est de vous informez que mes deux filles aînées ont décidé d'aller lundi prochain 21 à Labergement ;  Prenez dès à présent vos dispositions de façon à vous rencontrer ce jour là chez M. Ducordaux ; vous aurez ainsi le plaisir  de voir votre fiancée sans être obligé à un voyage aussi long et surtout aussi ennuyeux tel que le ?????,

Aujourd'hui 15 janvier, il y a un an qu'a eu lieu l'enterrement de ma femme ! Il a fallu nous séparer pour toujours de cette créature tant aimée qui laisse un si grand deuil dans nos cœurs qu'il semble impossible qu'un éclair de joie puisse jamais y pénétrer. Pour ce qui concerne mes chers enfants, j'espère le temps aidant, que la vie ne sera pas toujours aussi sombre et pour ma Louise qui vous appartiendras bientôt, j'ai tout lieu de penser cher M. Charles que vous contribuerez puissamment à cet heureux changement. Quant à moi, c'est une autre affaire, si , dans ce grand malheur , je ne suis pas seul frappé, je le suis cependant le plus cruellement. Cette date funeste du 15 janvier, n'est pas bien éloigné, vous le voyez, de cette autre date du 4 février si impatiemment attendue par vous !,,, il me faudra donc faire ample provision de courage et de fermeté, et par dessus tout me composer un visage qui ne laissera pas deviner les atroces souffrances de ma pauvre âme brisée.... En aurais je la force ? Pour beaucoup, à part un laps de temps bien court hélas ! La vie n'est qu'une longue suite d'épreuves amères...telle elle a été , et continuera pour moi. Excusez, cher M. Deschamps, les épanchements si profondément tristes ; je devrais ne pas m'y laisser aller, sachant que votre cœur ne peut être à l'unisson du mien, mais que voulez vous je ne vous considère déjà plus comme un étranger, et il me semble que l'homme qui va devenir l'époux de ma Louise, la fille de la femme que je pleure ne peut rester indifférent  à ma douleur, à celle de mes enfants.

Au revoir , mon cher M. Charles, recevez l'assurance de mes sentiments les plus affectueux.

 

 Amédée Jeandet

 

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                       Comme vous avez pu le constatez, jusqu'à présent il n'avait pas été question d'argent. Sauf quand il reconnaît que Charles n'a pas recherché la fortune en demandant la main de Louise. Il va bien falloir aborder la question de la dot de Louise dont on a toujours pas entendu parler.

 

 

Verdun le 25 janvier 1878

 

 

Mon cher M. Deschamps,

 

 

Le jour de votre mariage approche et je ne vous ai pas encore fait connaître mes intentions à propos de la dot que je donne à mes filles ; Il est donc grand temps de vous renseigner à ce sujet. Du vivant de ma femme nous avions arrêté le chiffre de cette dot ; après la mort qui est venue nous accabler tous si cruellement, il a fallu, à cause  de nos enfants mineurs, dresser un inventaire , la loi nous y obligeait ; mais d'un commun accord et comme tacitement nous décidions à part nous que rien ne serait changé, que nous agirions en tout et pour tout comme si l'épouse et la mère était toujours là au milieu de nous, notre amie et notre guide. Partant, la do que ma femme et moi avions fixée à 10000francs restera telle et s'établira comme il suit : 2000francs de trousseau et 8000 francs d'argent, dont 5000 que je pourrai vous verser en deux fois ( si vous le désirez) 3000 en janvier 1879 et 2000 en janvier 1880 , pour les 3000 restant je paierai la rente annuelle de 150 francs. Maintenant mon cher Charles que vous connaissez notre situation, veuillez nous faire connaître la votre : par exemple, vous faites ??? porter pour quelque chose sur  votre contrat, quel délai avez vous demandé pour payer votre pharmacie, avez vous quelques années devant vous?Pensez vous employer une partie ou toute la dot de Louise pour vous libérer le plus promptement possible de cette lourde dette ?  Il est bon que nous le sachions en raison de la rédaction du contrat. J'attendrai votre réponse avant d'aller chez mon notaire pour lui donner les renseignements dont il aura besoin pour prépare cet acte d'avance de façon à ce qu'il n'y ait plus qu'à en faire la lecture préalablement le dimanche soir 3 février.

En attendant de vos nouvelles, recevez, cher monsieur Deschamps l'assurance de nos sentiments affectueux.

 

A. Jeandet

 

 

 

                       Amédée arrête là sa correspondance avec son futur gendre. Il a du avoir les réponses à ses questions. Le mariage a lieu le 4 février 1878, et le 20 février, soit 16 jours après, il commence sa correspondance avec sa fille Louise qui a suivi son mari  à Saint Jean-de-Losne,Toujours sur du papier encadré de noir.

 

 

 

 

Verdun le 20 février 1878

 

 

Ma très chère Louise,

 

 

Je voulais répondre de suite à ta lettre, mais tu connais ma vie.... mes idées ne peuvent se ??? et se coordonner dans ma pauvre tête  au milieu de ce va et vient continuel dans la pharmacie. Un esprit moins malade que le mien s'en tirerait quand même, mais ébranlé tel qu'il est, il lui faudrait du calme et du silence pour fonctionner, je ne dirai pas parfaitement , mais passablement. Après ton départ et celui de Valentine, si inattendue, j'ai de nouveau à traverser une de ces crises morales auxquelles tu as assisté maintes fois déjà ; seulement celle ci a été beaucoup plus pénible : j'étais littéralement anéanti ! Plus que jamais je sentais toute l'étendue de mon immense malheur... C'était une première séparation, après une seconde et ainsi jusqu'à l'isolement et la solitude à mon foyer. Te dire ce que j'ai souffert dans cette journée du dimanche et aussi celle du lundi, c'est chose impossible, il y aurait un journal à écrire si je voulais raconter toutes ces luttes, tous les combats  de ma pauvre âme brisée et vaincue. Ta lettre ma chère Louise est empreinte d'un ??? de tristesse  qui ne me surprend point ! Comment pourrait il en être autrement ? Une existence toute différente de celle qui a été ta vie jusqu'à présent , commence pour toi ; tu entres dans une phase toute nouvelle  qui insensiblement te deviendra familière et à laquelle ton cœur s'attachera de plus en plus, mais avant d'en arriver là, bien des fois tes yeux se mouilleront de larmes au souvenir de cette chère maison où tu as passé heureuse, avec une mère chérie , tes jeunes années, et dans laquelle tu sais que régnera  un deuil sans fin. Les chagrins que tu ressens chère amie, ma Fanny bien aimée , les a ressenti comme toi … seule à Chalon avec moi comme te voilà avec Charles  à Saint Jean de losne ?souvent ses beaux yeux étaient obscurcis par des larmes brillantes , tantôt suspendues à ses paupières , tantôt coulant sur ses joues... Elle pensait à ses parents, à cette vaste maison de ferme où naguère  elle allait et venait joyeuse, comme l'oiseau chantant et sautant de branches en branches sur les arbres du jardin !... que faisais je alors chère enfant ? je séchais ses larmes sous mes baisers ; je lui faisais comprendre, je lui laissai pressentir que désormais ma vie était à elle et que tout ce qui n'était pas elle , m'était indifférent. Eh bien ma Louise ainsi fera ton mari, plus il te connaîtra plus il t'aimera !...seulement sa tache sera plus difficile que la mienne … ta mère ne pleurait pas comme toi une mère chérie, ni ne laissai pas un père dans un si déplorable état où je suis aujourd'hui. Je ne doute pas cependant que ton mari ne soit pas à la hauteur de son noble rôle. Il comprendra combien la douleur est légitime et sacrée et certainement il s'appliquera par tous les moyens à en adoucir l'amertume. Nous sommes toujours sans nouvelles d'Amédée ; moi je ne lui donne pas signe de vie non plus. Je voudrais lui faire désire de nos nouvelles, lui donner des inquiétudes, comme il nous en donne. Néanmoins, je suis à bout de patience et je vais me décider à lui écrire cette semaine. Ta chère Claire est comme  de coutume toute douce  et gentille . Quant à savoir si tu lui manques , il serait embarrassant de trancher la question.

Rien de nouveau à te signaler chez nous. Point de commandes de mouches, toujours assez d'occupation à la pharmacie . J'ai eu quelques préparations de laboratoire à faire , notamment le sirop béchique.

Adieu ma bien chère Louise, tes sœurs se joignent à moi pour t'embrasser bien affectueusement ainsi que ton mari, to père qui t'aime de tout son cœur.

Amédée Jeandet

 

 

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Verdun le 27 février 1878

 

 

 

Tous ces jours ci, ma chère Louise, nous espérions recevoir une lettre de toi, papa a oublié de te dire  que nous désirions avoir de tes nouvelles tous les huit jours, ce n'est pas trop surtout dans le commencement où  la séparation se fait tant sentir. Ainsi ma chérie tient toi le pour dit ; et surtout quand tu nous écriras , fais le, le plus longuement possible. Si ça ennuie Monsieur ton mari, envoie le voltiger dans sa pharmacie, c'est bien le moins qu'il te laisse en paix pendant une heure pour causer avec nous, il n'a pas à se plaindre, tu peux être à lui tout le reste du temps. Nous sommes en souci de savoir si tu te portes bien. Papa me pose souvent cette question : ne souffre-t-elle pas de la tête ? De ses douleurs? que fait elle maintenant ? Enfin ma chère amie tu occupes souvent nos pensées, toutes les personnes de connaissance me demandent de tes nouvelles et si tu te plais à Saint Jean de Losne. Nous voyons comme d'habitude la tante Adrien tous les soirs. Avant hier elle se plaignait d'étourdissements, elle a fait couché Nanette près d'elle dans la crainte que ça n'augmente, mais ça n'a rien été. Elle m'a bien chargé de t'embrasser et de te dire que tu lui fais un grand vide aussi. Nous avons vu ma tante Abel hier, elle  est venue nous dire qu'elle partait pour Fontaine  dire au revoir à son père qui part pour voyage. Nous n'avons toujours pas reçu de nouvelles d'Amédée, nous n'y comprenons rien, ce n'est pas possible qu'il soit resté six semaines sans nous écrire, nous pensons que sa lettre a du se perdre ; papa s'est décidé de lui écrire il y a aujourd'hui huit jours, il lui fait des reproches sur son indifférence et sur le peu d'empressement qu'il met à savoir ce que nous devenons ; dans tous les cas nous sommes bien ennuyés. J'ai écrit à Lucienne, elle ne m'a pas encore répondu, c'est vrai que j'étais bien en retard avec elle, si elle m'imite j'ai à attendre encore longtemps. Je reviens à toi ma chérie, sort tu un peu, tous ces jours il a fait très doux temps, cela te ferait du bien. C'est vrai que tu n'auras guère de plaisir à sortir seule et que cela te fera de la peine de laisser Charles à la maison, mais mon dieu il me semble que vous pourriez bien vous échaper.

ensemble quelques fois sur ces fameux bastions qui ne sont pas très loin de chez vous , la femme de ménage garderait pendant, à quoi bon se rendre tout malade, profitons les uns des autres quand nous le pouvons. Dis donc ma chérie, voilà presque trois semaines que tu es chez toi, tu m'avais parlé de venir nous voir après cette époque écoulée, quand dit Charles ? Je l'entends d'ici se récrier  et dire que c'est trop tôt. Tant pis , j'en suis bien fâchée pour lui, mais, nous ne trouvons pas et nous te réclamons, n'est ce pas que toi aussi  tu le désires et que le temps te dure autant qu'à nous. Réponds nous ces jours ci et dis nous si Charles consent. Claire a eu un peu de rhume , nous lui avons posé une feuille de         tout de suite pour l'arrêter; sois assurée que tu manques à la pauvre enfant comme à nous. Adieu ma chère Louise je t'embrasse bien fort ainsi que Charles. Papa, Fanny et Claire se joignent à moi.

 

                                                      Valentine

 

c'est demain marché et foire en même temps. Papa s'en effraye, toute cette semaine il a eu beaucoup à faire. Raconte moi ce que tu as décidé pour tes meubles, si tu as pu te débarrasser de cet homme.

Nous avons reçu deux pauvres petites commandes, une de 21 francs et une de 1 franc. Nous aurons un piètre mois. M. Lechère m'a envoyé tes serviettes . Je me suis mis à les ourler. Je n'ai d'entrain et de goût à rien.

 

 

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Verdun, le 27 mars 1878

 

Ma chère Louise,

 

 

Je ne veux pas tarder plus longtemps de mettre à exécution la promesse que je t'avais faite en te quittant, ou bien tu pourrais croire que je suis une oublieuse et je ne voudrais pas passer pour telle à tes yeux. Tu désires donc, ma chère Louise  des nouvelles de chez nous . Elles sont toujours les mêmes qu'à ton départ, et à mon retour j'ai trouvé papa, Valentine et Claire bien portants. Il y a pourtant une petite restriction à faire quand à Valentine, car elle avait un gros rhume, qui dure même encore , mais comme tu le sais , ces petites indispositions , quoique fatigantes n'altèrent nullement la santé.

Je suis arrivée, très à propos, pour travailler à ma commande de 50 grosses et à une autre de 90, lesquelles ont été bien reçues, comme tu le penses, car depuis quelques temps nous étions sans ouvrage. Je ne me plais pas de celui qui nous est survenu, au contraire, car outre que le travail est lucratif, il a aussi un avantage c'est d'abréger le temps. Ce temps qui, chose contradictoire, nous paraît quelques fois si mort et si long suivant la disposition de l'esprit  à des événements.

 

Et toi ma chère Louise que fais tu maintenant ? Tu travailles beaucoup sans doute, je gage que ma paresse influait sur ton activité habituelle. Rien n'est contagieux comme le mauvais exemple, heureusement qu'il est loin de toi maintenant. N'est ce pas vrai ?

Je vais te parler d'Amédée, ma chère sœur, cela te fera plaisir, je n'en doute pas. Sa lettre est arrivée il y a huit jours lundi et papa lui répond aujourd'hui. Ce cher Amédée ne nous dit rien de sa santé, c'est bon signe par conséquent . Il  nous donne cette fois ci quelques détails sur le long mois qu'il a passé à l'hôpital. Ses collègues et ses amis ne l'ont point abandonné pendant tout ce temps, chaque jour il recevait leurs visites amicales. L'un d'entre eux les rendait encore plus douces pour Amédée, car il les accompagnait souvent, d'un sac de gâteaux ou de bonbons. Si nous ne connaissions Amédée, nous ririons de voir un maréchal de logis croquer des friandises, mais nous savons que notre frère aime beaucoup ces petites douceurs là. C'est pourquoi, cela nous a fait plaisir de voir que ses camarades lui en ont procurées quelques unes. Il avait aussi pour mission d'emmener ses hommes  à 50 km de Sétif pour une forêt d'où ils devaient ramener du bois  dans cette ville qui en manque complètement.

Amédée que ce travail ne regardait pas avait droit d'employer son temps comme il l'entendait, aussi l'occupa-t-il à chasser . Je crois que ce ne fut pas un moindre plaisir pour lui , surtout que les forêts d'Afrique  n'offrent pas tout à fait  la même sécurité que les nôtres ; à coté du plaisir il y a aussi le péril et tu sais qu'il  n'en doute pas. Il doit être revenu de cette petite expédition car elle ne devait pas durer plus longtemps que huit jours.

Je sais bien que Charles va envier à Amédée la petite distraction qu'il a eu dans la forêt ou bien le faire rêver de son plaisir favori.

Adieu ma chère Louise je t'embrasse affectueusement ainsi que ton mari. Toute la famille fait de même. Ta sœur qui t'aime

 

Fanny jeandet

 

Ma tante Adrien étai allée dernièrement à Chalons, s'est renseignée sur le prix des meubles : une armoire plus belle que la notre 270f, le lit 140 fr, je crois On lui a dit aussi que les  toilettes commodes et les toilettes ordinaires ne se mettaient plus dans les chambres à coucher, on les remplace par un autre meuble qu'on appelle chiffonnier.  Quand aux toilettes on les improvise s...................ou bien on les fera disparaître dans un cabinet …....... Tu feras ce que tu voudras.

 

 

 

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Verdun le 29 avril 1878

 

 

 

 

Tu trouves peut être ma chérie, que je suis un peu longue à te répondre. Je voulais le faire samedi mais j'en ai été empêchée. Du reste il n'y a que huit jours que j'ai reçu ta lettre et je voudrais bien si c'est possible, que nous ne laissions jamais plus s'écouler de temps sans nous écrire, pour moi c'est un peu difficile, mais toi tu le pourras très bien, tes occupations n'étant pas encore bien nombreuses et puis nous sommes si heureux quand nous recevons tes lettres que tu devrais le faire que pour cette raison. Tu me dis que Claire se plaît bien chez vous, je le crois bien, elle a retrouvé sa chère Louise et Charles s'amuse beaucoup avec elle ; mais le temps nous en dure et papa me charge bien de te dire qu'il ne faut pas que son absence se prolonge plus longtemps. Sa dernière limite est vendredi ou samedi pas plus tard. Tu la reconduiras à Seurre jeudi et le grand père avec ma tante Parize nous la ramèneraient vendredi. Cela fera plus de quinze jours de vacances, c'est bien joli. Seulement il a fait presque toujours mauvais temps ; hier nous avons eu une belle journée et j'espérais que c'était fini de cette triste pluie, mais pas du tout la journée d'aujourd'hui ne se passe pas sans qu'il en tombe. C'est désolant on craint une grande inondation.

Nous avons vu Lucienne et François mercredi, ils sont en bon état tous les deux  et ne font pas pitié. Elle a été bien contente de sa journée passée près de toi, Que n'étais-je à sa place ou tout au moins avec elle, combien j'aurais été contente. Mais par malheur je vois qu'il ne m'est guère permis de sortir et que ce ne sera pas de sitôt que je retourne chez toi, Tu sais qu'Abel devait venir, il est ici mais ses vacances sont déjà finies. Il repart demain. Il est question de mariage pour lui, nous ne le savons que depuis hier, ils ont été obligés de le dire plus tôt qu'ils ne l'auraient voulu, parce que l'affaire s'est ébruitée. Ce  serait à ce qu'il paraît un parti splendide ; c'est une jeune fille de Gergy qui aurait à prétendre un jour à 300000francs de fortune, il plaît à la jeune fille et aux parents, mais ils veulent qu'il est une position. Alors il repart pour Paris dans l'intention de terminer à la fin de l'année, le mariage se ferait à l'automne. Le jeune ménage habiterait Verdun où il exercerait sa médecine en amateur. Tu vois ma chérie que c'est magnifique il faut souhaiter que ça réussisse. Mon oncle est très fatigué en ce moment, il a son extinction de voix, ma tante a un gros rhume qu'elle a pris dans ses voyages de Gergy parce qu'elle en a fait plusieurs avec son fils. Nous n'avons pas encore de nouvelles d'Amédée, je lui ai écrit vendredi, ce n'est que dans huit jours que nous aurons une réponse. J'ai vu le fichu de Julienne, l'ayant trouvé très joli, je l'avais chargé d'en acheter trois. Hier je reçois un mot d'elle pour me dire qu'il est plus cher qu'elle nous disait. Il coûte 17 frs , elle n'ose pas nous en envoyer. Je vais lui dire qu'en effet j'y trouve un peu cher et puis je préfèrerais qu'il ne soit pas brodé, ce n'est guère deuil. Je pense en trouver à Châlons. Nous irons la semaine prochaine. Dis moi  quand tu m'écriras pour m'annoncer le retour de Claire, si tu en veux un.

Adieu ma chérie, je t'embrasse comme je t'aime ainsi que ton Charles . Papa et Fany se joignent à moi

 

                           Valentine

 

 

 

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Verdun, le 28 mai 1878

 

Ma bien chère Louise,

 

                  Depuis que j'ai ton affectueuse lettre du 20 courant, je veux y répondre, mais tous les jours se suivent et se ressemblent, je ne dispose pas d'un instant; c'est un va et vient perpétuel, impossible de me recueillir d'arrêter ma pensée à volonté, sur les chers souvenirs qui remplissent mon cœur, sur mes affections vivantes comme sur mes affections mortes !... Aujourd'hui que je mets la main à la plume dans le but de causer avec toi,ce que je n'ai pas fait depuis bien longtemps, c'est qu'il me semble que je vais avoir un calme relatif, et encore je crains de ne pouvoir achever cette lettre, ou du moins si je l'achève, de ne pas l'écrire selon les sentiments qui m'animent, dérangé par l'un ou par l'autre, et rappelé forcément à la réalité de ma condition. Cette condition, ma chère enfant, je ne t'apprendrais rien de nouveau en te disant qu'il me faut faire un effort extraordinaire de volonté pour continuer à la subir encore un certain laps de temps: c'est parce que je sais que ma tache n'est point finie ainsi que tu me le dis ma Louise. C'est parce que l'âme immortelle de ma bien-aimée plane au dessus de moi, c'est parce que le souvenir ineffable de cette incomparable amie ne me quitte jamais, que j'ai pu jusqu'à présent tenir bon, mais franchement je t'avoue qu'il y a des jours ou je suis littéralement à bout de forces!... Pour que la mesure soit comble, voilà six mois consécutifs que ma pharmacie travaille plus que jamais; j'ai toujours eu, dans le courant de l'année des mois ou la besogne m'accablait, mais depuis décembre, c'est continuel, point de répit. Comme tu dois le savoir, ma chère Louise, cette situation ne me satisfait point au contraire… qu'adviendrait-il en effet si  la maladie me forçait à m'arrêter ne fut ce que quelques jours?  Et puis sans cela ni mon âge, ni les chagrins qui me rongent ne me permettront de résister bien longtemps à une semblable existence! Oh pourtant tes deux sœurs en prennent leur bonne part de cette existence si laborieuse et si triste! Actuellement, les pauvres enfants travaillent sans relâche aux mouches, à peine font-elles un tour après le repas sur notre promenade, le soir après souper aux mouches encore, jusqu'à dix heures, ajoutes une cerise sur les bras!...

Fanny seconde parfaitement  Valentine pour la fabrique et les soins du ménage, mais pour la pharmacie il n'y faut pas compter. Heureusement ma Valentine est là toujours prête, toujours dévoué et d'une habilité rare ; sans elle je ne pourrais suffire! Aussi le croirais tu, ces emportements auxquels je me laissais aller jadis, lorsque le joug professionnel me pesait très lourdement, j'y cède rarement maintenant... D'abord la mort de ta mère m'a rendu très coulant, sur les petites et grandes misères de ce bas monde, ensuite ce type de piété filiale de Valentine au caractère uniforme et doux, sa résignation à accepter son sort, sa ressemblance avec sa mère dont elle possède las précieuses qualités, tout cela me touche profondément  et éloigne de moi ces fâcheuses et inutiles colères. Tel est ma chère fille , le tableau de notre intérieur; C'est comme quand tu y étais toujours la même vie, seulement plus de tristesse encore car tu nous manques, le temps nous dure énormément de toi, chère amie !... Ton Charles t'aimera de plus en plus, chaque jour il t'appréciera davantage, tu lui donneras le bonheur et en retour il fera le tien. Mais n'importe, tu es partie, perdue pour ton pauvre père malheureux, pour tes sœurs, ta Valentine surtout, qui tous les soirs monte seule dans cette chambre où vous avez dormi dans le même lit si longtemps, pour ta chère petite Claire  que ta chère maman avait léguée!...

Lorsque tu es venu nous voir j'étais, si tu t'en souviens, en retard de quelques lettres assez urgentes, j'en suis cependant venu à bout: M. le capitaine Clere,  le capitaine d'Amédée et Amédée lui même ont reçu leur lettres... enfin ces jours ci j'ai adressé quelques lignes seulement sur carte de visite à Mme Deschamps. Comme de coutume, nous étions depuis un mois sans nouvelles de ton frère, lorsque jeudi 23 au soir j'ai reçu un télégramme de Sétif dont voici l'explication un peu allongée: il allait partir immédiatement pour Bône, pour être placé dans l'escadron de M. Clere, avait un besoin pressant d'argent pour régler des comptes arriérés et il allait embarquer, devant gagner Bône par la mer, enfin il demandait un mandat télégraphique. Te dirais-je mon émotion en recevant cette dépêche? Cela ne peut pas se rendre! Dans mon trouble, je ne vis  d'abord que les mots Sétif, Clere, bref j'ai comme un brouillard devant les yeux, mon fils était tombé de cheval, avait une jambe brisée, était mort peut être! Que veux tu, la peur m'aveuglait et je ne voyais pas la signature  du pauvre enfant qui finissait ainsi: recevez embrassements; Amédée! Il n'y a point de bureaux ouverts pour mandat télégraphique. Je le lui ai fait savoir par dépêche. A présent aura-t-il l'idée de nous écrire avant de quitter Sétif ou bien ne le fera-t-il qu'à son arrivée à Bône ? S'il s'arrête à ce dernier parti, ce n'est pas de sitôt que nous aurons de ses nouvelles. Ce que je prévoyais au commencement arrive, les importuns se succèdent et comme tu dois t'en apercevoir, je n'écris plus mais barbouille. Je vais donc finir, encore quelques mots cependant. La tante Abel est toujours à Paris, qu'y fait-elle ? Mystère... voilà trois dimanche que ton oncle ??????????? la grand mère ( de plus en plus automate) déjeuner avec nous. Valentine n'espère pas trouver le patron dont tu as besoin; elle cherchera néanmoins. Cherche donc de ton coté, si tu n'aurais pas emporté par mégarde une vieille ?????????????? lui appartenant ? Notre chère Claire est toujours aussi douce et charmante

; elle t'embrasse  bien ainsi que ton grand Charles qui parait-il la contrariait très gentiment.

Adieu ma chère amie, quand viendras tu nous embrasser ?  Tes sœurs se joignent à moi pour t'embrasser bien affectueusement ainsi que ton mari.

Ton père et ami

Amédée Jeandet

 

                  P.S. Réponds nous prochainement et parles nous de ta santé dont tu ne souffles mot dans ta dernière lettre.

 

 

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Verdun le 9 juin 1878

 

 

Ma  chère Louise,

 

                  Je vois d'ici la surprise à l'ouverture de cette lettre en voyant qu'elle est de moi!que veux tu pauvre enfant , il faut bien que j'aille à toi puisque tu ne viens pas à moi ? Nous sommes en effet étonnés d ton silence et pour mon mon il me pèse je te l'avoue. Après la longue lettre que je t'ai écrite  le 28 mai dernier, j'espérais que reconnaissante  de cet épanchement, tu tu ne devais pas tarder à y répondre soit  directement, soit à ta Valentine. Deux lettres par mois ne seraient point de trop, ce me semble ; Votre vie s'écoule uniformément, me dis-tu, et aucun incident ne vient en troubler le cours. Rassure toi, chère enfant, de cet uniformité et demande lui qu'il en soit toujours de même.

Seulement est-il besoin d'avoir beaucoup à raconter pour écrire à un père, à ses sœurs ? Laisse parler ton cœur, ma Louise, laisse parler tes souvenirs , jusqu'à présent ta vie est dans ton passé : il viendra assez tôt , le moment, où ce passé, où ces souvenirs, sans s'effacer de ton cœur, s'affaibliront cependant et y seront en partie remplacé par d'autres affections qui feront ton bonheur. Je ne m'en plains pas, mais je constate ce qui sera et a toujours été !... te dire que je suis insensible à ces transformations incessantes de nos amours terrestres, je ne le puis, car, tu les sais, je ne me résigne  qu'avec des souffrances atroces, à toutes les misères inhérentes à l'espèce humaine, aussi bien qu'à ces épreuves  si douloureuses que subissent fatalement toutes les familles. L'oeuvre du temps, qui est considéré par tous comme une chose salutaire, puisqu'elle a pour effet d'adoucir  les chagrins et nous prépare à les oublier, eh bien! elle   me produit l'effet contraire. Mon cœur saigne, je souffre profondément à ce tableau que nous présente chaque jour la vie : cette famille vient d'être cruellement frappée, un père une mère une sœur chérie, sont dans la tombe ; un deuil profond, vrai, est dans cette famille , il semble que la gaîté en est à jamais bannie !... hélas les jours , les mois passent, le temps marche... et l'on s'habitue à vivre sans ces êtres chéris, dont on ne pouvait se passer quelques heures ! Le piano est resté muet quinze mois chez nous ; cela est suffisant ? Sans doute, d'ailleurs faire de la musique, n'est pas se réjouir, rien n'empêche de la faire triste ou mélancolique. Eh bien ! Te l'avouerais-je , je ne puis rester dans la chambre quand tes sœurs sont au piano et quand de loin j'entends les sons surtout les airs qu'elle aimait, j'éprouve au cœur comme un serrement qui l'étreint et je la vois me regarder avec le regard profond et si triste des dernières semaines !! Le 31 mai nous avons reçu une lettre d'Amédée datée encore de Sétif ; pour des motifs que nous saurons plus tard,il nous dit, que c'est lui qui a demandé  à quitter le 3°escadron pour passer au 5° qui est celui de M. Clere et où une place de Maréchal des logis  était vacante ; plusieurs sous officiers la postulaient, il a eu la chance d'être préféré  grâce au bon capit. ????  .  Il nous donne les détails suivants sur son itinéraire : Il a  du partir de Sétif le  29 mai pour Constantine , 125 à 130 kilomètres à faire par étapes à pieds par 40 à 50 degré de chaleur. De Constantine  il prenait le chemin de fer pour Philippeville d'où il s'embarque sur mer pour Bône. Il nous promet une lettre de Constantine, Philippeville, puis Bône. Nous devrions , ce me semble, avoir déjà reçu la première... Je l'attends impatiemment attendu que cette première  partie de son voyage à pieds par une chaleur tropicale, ne laisse pas que de m' inquiéter. Tu vois, ma Louise, que ton pauvre frère commence bien jeune à prendre sa part des misères humaines dont je te parlais tout à l'heure. Ce qui me contrarie beaucoup c'est qu'il est resté sans argent, mais c'est de sa faute, il devait me dire dans sa dépêche qu'il restait encore quelques jours à Sétif et j'avais le temps de lui envoyer un mandat poste.
Nous sommes toujours accablés ; à peine les commandes dont je te parlais achevées, que  mercredi nous en recevions une de ?????????????? Je viens heureusement de faire ma masse , besogne qui devient pour moi de plus en plus pénible !... Dans ta réponse, parles-nous un peu longuement de toi, de ta santé surtout. A tord ou aà raison, je m'imagine que tu es souffrante et que Charles ou toi, vous ne voulez pas  nous le dire. J'ai bien vu Mme Berthaud qui nous a donné de vos nouvelles, mais cela ne peut nous suffire. Ta tante Abel est toujours à Paris !... Au revoir, ma bien chère enfant, tes sœurs se joignent à moi pour t'embrasser bien tendrement ainsi que ton mari ;

Amédée Jeandet

 

P.S. Nous avons l'intention de sacrifier la belle chevelure de Claire, qu'en pense-tu ?

 

                                                                                    

 

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Verdun le 6 juillet 1878

 

Ma bien chère Louise,

 

 

Que ta lettre que tu m'as écrite le 10 juin m'a fait plaisir ! Certes je n'avais pas besoin de ces témoignages si tendres de ton affection pour moi, pour tes sœurs ; Je connais ton cœur, sa sensibilité, je sais qu'il bat à l'unisson des nôtres et qu'il souffre aussi des ennuis d'une pénible séparation ; eh bien ! N'importe, ma chérie, bien que je connaisse tout cela, j'ai été satisfait et surtout profondément touché de te voir heureuse telle que je souhaitais que tu fusses.

Oh ! Cependant, comment expliquer ces contrastes du pauvre cœur humain ? Si dans un sens il me plaît de te voir partager mes tristesses, d'autre part, je souffre , je m'afflige, de savoir qu'il en est ainsi ?

Parce que ma vie est brisée, qu'il me faut bon gré mal gré dire adieu à toutes les joies qui me la ferait mieux vivre cette vie, il ne s'en suit pas pour cela que mes enfants doivent passer leur jeunesse dans des regrets éternels ? Pour ce qui te concerne, ma Louise, j'espère fermement que le temps adoucira ta douleur;  incontestablement l'ineffable souvenir de la meilleure des mères, ne s'effacera jamais, mais par la force des choses, il sera moins vif, moins pénible même à ton âme, qui appartient désormais à ton mari et bientôt le partagera entre lui et tes enfants. A propos d'enfant, j'en aurais long à te dire, si je voulais te faire part de mas impressions en apprenant ta grossesse ! Mais à quoi bon... néanmoins, je ne serais pas éloigné de trouver comme toi que cette situation intéressante dans laquelle te voilà maintenant, pouvait se faire encore attendre quelque temps...les joies et les ennuis de la famille viendront assez tôt, crois en mon expérience, et si ta chère maman était là, elle serait encore mieux autorisée que moi à te le dire. Quoiqu'il en soit et tout bien considéré, je voudrais bien que l'enfant fut déjà au monde... Cette pauvre petite créature va changer du tout au tout votre intérieur, votre existence à tous les deux va se transformer pour ainsi dire, et la vie vous apparaîtra sous un nouvel aspect.

Tout comme toi, ma Louise, ta chère maman était triste à Chalon ou elle ne connaissait personne ; mais à peine sa Valentine fut elle née, que dans ses beaux yeux, quelque fois mouillés de larmes, je ne vis plus que la joie et le bonheur. Il y a quelques jours, j'ai pu écrire deux lettres qui me tenaient fort à cœur : la première à Mme Derosui ? Qui, dans  un court séjour qu'elle a fait à Verdun, m'a témoigné une vive sympathie. ; la seconde à M. l'abbé Deschamps ton beau frère pour le remercier de son admirable sermon prononcé à l'occasion de ton mariage. J'ai conservé  copie de ces lettres  et ainsi je ferai pour quelques autres  attendu qu'elles seront autant de pages écrites sur les souffrances  que ma pauvre âme endure.

Tes sœurs espèrent enfin terminer leur travail de mouches vers le milieu de la semaine prochaine ; Charles fera donc bien, dès à présent de s'occuper de trouver un élève de façon à ce que vous puissiez venir dans les derniers jours de la semaine. Du reste Valentine t'écrit à ce sujet et je me repose entièrement sur elle du soin de te donner toutes les explications nécessaires . En attendant cet heureux jour, je t'embrasse , chère amie, ainsi que ton mari, de tout mon cœur. Ton père et ami,

 

A. jeandet

 

 

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Verdun sur le Doubs le 12 septembre 1878

 

Ma bien chère Louise

 

Ne crains pas d'augmenter ma tristesse en me parlant de ta mère ! Rien ne peut être plus suave à mon âme que d'entendre rappeler le souvenir de cette adorable amie qui fut l'idole de ma vie, et que mon amour poursuit au delà du tombeau !...

Surtout quand c'est toi, la Louise tant aimée qui vient me parler d 'elle en des termes si touchants, j'en éprouve comme une sorte d'allègement à mon intolérable douleur! il y a des affligés qui éloignent autant que faire ce peut  l'image et le souvenir des êtres chéris que la mort leur a enlevé, S'ils n'oublient pas, du moins ils tachent de ne pas trop souffrir.... Moi, mon enfant,c'est le contraire , je me plais à ne m'occuper que d'elles et si ma condition présente me pèse de plus en plus , c'est qu'elle  s'oppose à ce que je me consacre exclusivement au culte  et à l'adoration de cette chère mémoire. Pourrais je m'affranchir bientôt de cet affreux joug!....elle dont la dernière pensée a été pour moi, lorsque les ombres de la mort l'enveloppaient déjà,  elle me recommanda cet affranchissement... et voilà, vingt mois qu'elle nous a quitté, et je suis encore là dans cette pharmacie l'esclave du premier venu, obligé de me contraindre incessamment , c'est à dire endurant mille tortures !...Mais en voici d'autres plus cruelles qui se préparent... tu les pressens et tu les redoutes pour moi ma bonne Louise....

Le mariage de Fanny approche en effet à grand pas. Il est fixé au lundi 7 octobre . Comme pour le tien nous ne voulons point de noces et pourtant l'on sera plus nombreux. Cela me désole, me désespère, mais en cette circonstance, comme en maintes autres, je ne suis pas le maître, je subis le joug des convenances , je devrais dire des préjugés. Si tu savais comme notre Valentine est déjà ennuyée, mon amie, de tout le tracas et les fatigues que le mariage lui prépare ! C'est à elle

qu'incombe  l'organisation et l'arrangement de toute chose...  Fanny, elle,  l'épousée dans moins d'un mois, est et demeure jusqu'à nouvel ordre , la Fanny que tu connais... nonchalante et … heureuse... oui heureuse car son tempérament ne la prédispose ni aux émotions pénibles , ni à s 'associer longtemps au chagrins des autres.

Certes comme père , j'éprouve une vive satisfaction de la voir contracter un semblable mariage. J’y vois pour elle dès maintenant une jolie position et la famille Gambey et M. Gambey en particulier me conviennent parfaitement. Sachant quand je pense que c'est elle qui va demeurer à Chalon, c'est à dire à la porte de Verdun alors qu'elle se serait aussi bien accommodée de n'importe quelle autre ville plus ou moins éloignée. Tandis que toi, ma Louise, tu souffres et tu pleures la bas !

Pour en revenir au mariage de Fanny je  n'ose t'engager à y venir, malgré tout le bonheur que j'aurais à t'embrasser encore une fois avant l'hiver, mais à cette époque ta grossesse sera plus avancée, partant tu seras plus pesante, maintenant les secousses de la voiture, ensuite les matinées et les soirées deviennent froides et humides.  Je ne sais pas si je ferais venir un jeune homme pour me remplacer, il n'est pas probable , à moins que par l'intermédiaire de ton mari , si monsieur Cassemiche était libre, il puisse passer deux jours à Verdun. Que fais tu de ma pauvre petite Claire ? Elle est heureuse , n'est ce pas près de toi qui l 'aime si tendrement ! Louise se sera ta fille , je te la donne. Chère femme bien aimée ! Elle te disait pourtant cela avant sa maladie, tant elle avait le pressentiment du peu de durée de son existence !... Je ne sais pas comment tu nous la renverras la chère petite. Dans tous les cas  et en attendant, qu'elle profite bien des ses vacances et toi, chère amie jouit bien du plaisir de l'avoir  près de toi. Maintenant que voilà les veillées, fais lui faire, chaque soir un peu de ses devoirs. Depuis le 1° août je suis sans nouvelle d'Amédée!que faire, que dire , que penser d'un tel garçon ? Écris lui donc voici son adresse : M Jeandet , Maréchal des logis au 10° hussards 1°escadron à Bône (Algérie).

Adieu ma bien chère fille, tes sœurs se joignent à moi pour t'embrasser de tout cœur ainsi que ton excellent mari et notre gentille Claire.

Ton père et ami dévoué

 

Amédée Jeandet

 

 

 

 

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Verdun sur le Doubs le 29 septembre 1878

 

Ma bien chère Louise,

 

Pourquoi as-tu eu la pensée de faire de moi le parrain de ton ton enfant ? J'en suis bien contrarié puisque je me vois dans la nécessité de te refuser, ce qui, ois en certaine, m'afflige autant que tu le seras toi même. Mais, voyons un peu... la chose est elle possible ? Sans parler des difficultés du voyage, de la mauvaise saison où nous sommes, de mon antipathie pour toute sortie hors de chez moi, antipathie qui s'en va crescendo quand les moyens de locomotion ne sont rien moins que commodes et rapides, puis-je  quitter ma pharmacie pendant deux ou trois jours... mettons deux jours seulement si tu le veux ? Certes Valentine peut me suppléer dans bien des cas, mais dans bien des cas aussi elle ne le peut pas... Nous sommes ici entouré de médecins, les ordonnances sont nombreuses et variées ; J'admets qu'elle en exécute quelques unes parfaitement, mais toutes, c'est une autre affaire. D'ailleurs la pauvre chère enfant est littéralement accablée, son dévouement et son courage sont grands sans doute, mais pourtant, il faut rester dans les limites du possible. Toute créature humaine, quelque heureusement douée qu'elle soit, arrive certains jours à une lassitude morale qui touche de bien près au découragement et au dégoût des choses d'ici bas !...Que moi j'en sois arrivé là, c'est fort bien, c'est logique, je ne puis pas être autrement et, dans mon malheur, je sais trop hélas que nos souffrances ne sont pas près de finir !! Certes, pour l'un comme pour l'autre, surtout pour ma Valentine, il y aurait un allègement si nous étions débarrassés d'abord de la fabrique des mouches, puis après de la pharmacie ! Songe donc, chère Louise, que quand nous étions tous ici au complet, ta mère en tête et nous communiquant son énergie et sa force, nous suffisions bien juste chacun à notre tâche, et que pour ma part, quand les idées noires me prenaient, je jettais le manche après la coignée... Eh bien , notre maison a  aujourd'hui l'importance qu'elle avait dans ce temps là et nous ne sommes plus que deux pour faire face à tout ! Excuses, chère amie, cette digression qui m'éloigne du sujet de cette lettre ; j'y ai été amené par la force des choses et pour ainsi dire malgré moi, mon intention n'était pas de t'entretenir incidemment de ces graves questions, mais d'en faire l'objet d'une lettre que je t'écrirai plus tard.

Je reviens au baptême de ta chère petite ; fais à ce propos agréer mes sincères excuses à madame Deschamps et prenez en mon lieu et place un parrain quelconque, ce qui à mon avis , n'a aucune importance. Mon digne et excellent père , qui cependant m'aimait tendrement, n'a pas voulu être le parrain d'aucun de mes enfants ; il l'avait déclaré à la naissance du premier et nous nous gardâmes  bien de revenir à la charge pour les autres. Pourtant le brave homme n'était pas dans une situation comparable à la mienne. Que je suis peiné ma Louise que tu n'aies pas pu allaiter ton enfant. Décidément les jeunes femmes d'aujourd'hui ne peuvent remplir qu'à moitié leur devoir de mère ! Je le regrette encore plus pour toi que pour ta Valentine, elle viendra quand même témoin notre Claire et tant d'autres, mais les joies , mais la satisfaction que la jeune mère éprouve, surtout dans les premiers temps , chaque fois qu'elle donne le sein à son enfant tu ne les connaîtras pas ! Je te vois encore, comme si c'était hier, toi, Louise, prendre au sein de ta mère et elle le visage rayonnant de bonheur te regarder manger avec tes petites lèvres le lait nourrissier   qui parfois mais trop vite et te suffoquait, et moi j'étais dans l'extase, car j'aimais ma Fanny d'un amour insensé !

L'heure du courrier m'empêche de remplir cette page qui me reste. Je voulais te parler d'Amédée dont nous n'avons pas reçu de lettre depuis le 28 septembre ! Évidemment il nous boude, de mon côté je tiens bon et n'écrit pas non plus... C'est encore un ennui de plus  à ajouter aux autres !... Je le savais léger, mais je lui croyais un bon caractère et pas le moins du monde rancunier. Valentine veut lui écrire mais je m'y oppose.

                  Adieu ma bien chère fille, tes deux sœurs se joignent à moi pour vous embrasser tous bien affectueusement

 

Amédée Jeandet

 

Nos compliments à Madame Deschamps.

 

 

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Valentine écrit à sa sœur Louise pour lui donner des précisions sur le mariage de leur sœur Fanny. Louise ne s'est pas déplacée, elle est enceinte et doit accoucher dans les 5 semaines qui suivent.

 

 

 

 

Verdun le 11 octobre 1878.

 

 

                  Tu trouves peut être, ma chérie, que je tarde un peu à te donner des détails  sur le mariage de Fanny. J'en ai été empêché jusqu'à présent ; mais je vais m'en dédommager en causant le plus que je pourrai avec toi. Tu crois peut être que la tante Parize nous a fait le plaisir de venir la veille, pas du tout, soi disant elle était en lessive, elle est venue avec le grand père à neuf heures à peine avait on le temps de ranger la petite, heureusement que nous avion Césarine, que nous avions prise pour aider Marie ?????, pour le service de la table, elle s'est chargée de l'habiller. Papa n'a pas voulu que nous demandions à ma tante l'explication de son hésitation , nous ne lui en avons pas soufflé mot, nous lui avons fait part de nos regrets de ne pas avoir eu Lucienne et son mari, dans le fond j'en étais pas trop fâché, parce que  vraiment je ne sais pas comment nous aurions fait pour nous loger à table. Nous étions vingt, c'est tout ce que la chambre peut contenir. Dimanche nous avons eu toute la famille Gambey à déjeuner avec les parents du grand ??? et ma tante Adrien, on a passé le contrat le tantôt, madame Gambey mère  est repartie le soir  avec M. et Mme Léon pour ramener ses invités . Le lendemain ?????? nous étions désolés en voyant tomber la pluie ; le grand père est arrivé tout mouillé et très maussade de ce mauvais temps . À dix heures les personnes de Chalon n'étaient pas encore arrivées, et le mariage à l'église devait se faire à 11heures et demie, nous étions au sans coups , mais  pas ??????,????habillé, à peine la présentation faite que nous sommes partie pour la mairie, nous n'étions en retard que d'une demie heure. Je ne t'ai encore rien dit de Fanny. Elle a été très bien de toute manière. Sa robe en ????? faite dans le genre de la tienne lui allait parfaitement, quand à son maintien tout le monde la trouve très bien, un air  modeste et gracieux en même temps qu'elle a conservé toute la journée, du reste depuis qu'il était question de ce mariage, j'avais déjà remarqué du changement en mieux dans son caractère.  Je reprends ma causerie que j'ai été obligé d'interrompre hier , papa était un peu indisposé, il souffrait de la tête et du ventre , il s'est jeté un instant sur son lit ce qui lui a fait tout de suite du bien. Aujourd'hui se trouve bien mieux grâce à la nuit qui a été bien employée, il lui ???? du sommeil, et depuis quelques jours il n'en avait pas beaucoup. Le dîner était à peu près le même  que pour toi, mais nous n'avons pas trouvé la cuisine aussi bonne, Perrine ne s'est pas surpassée, nous avions une carpe à la ???????, qui pesait 9 livres, qui était loin de valoir celles que maman faisait. Après le repas, nous sommes allés faire un tour de promenade dans le jardin de mon oncle ; le soir nous avons fait un peu de musique. Fanny accompagné son mari qui a une assez jolie petite voix, Mme Gardy mère a chanté une jolie romance, M. Dauphin, ami de Joseph, excellent flûteur, mais qui par malheur n'avait pas apporté sa flûte a chanté aussi, tu dois t'en rappeler , nous l'avions entendu à un concert, il était tout jeune te bien petit. Il a trente ans maintenant mais il n'est pas plus grand. M. Goui cousin de joseph était moins cavalier, c'est un jeune homme un peu extravagant, mais il a su être convenable toute la journée. On a pris une petite collation et à 9 heurs l'omnibus emmenait tout le monde. Le lendemain, ma tante Adrien et moi reconduisions Fanny et son mari à Chalon par le train de une heure 15. Je t'assure ma chère amie, que votre sœur sera joliment bien installée , le logement quoique au 3° est charmant, et puis elle a la chance de le trouver tout meublé, elle n'aura pas l'ennui de s'occuper de quelque chose. Tu as vu par échantillon  comment devait être leur chambre. Tu as du comme nous y trouver joli ? Eh bien cela ne fait pas l'effet que j'aurais cru, la draperie mélange un peu les dessins, c'est aussi un peu pâle , mais quoique c'est tout de même bien joli et je me contenterai volontiers d'en avoir une pareille. Enfin nous l'avons laissée un peu triste de nous quitter, mais contente et touchée de la bonne réception  de sa belle mère et belle sœur qui sont très bonnes toutes les deux ;  elle est très bien entourée, c'est d'elle que dépend son bonheur qui m'a l'air d'être très sûr avec Joseph.

         Jeudi, je m'étais déjà occupé de lui envoyer une malle d'effets , pensant que s'ils partaient pour Paris elle pourrait en avoir besoin, mais ma malle est arrivée trop tard , ils avaient déjà levé le pied. Nous recevions  une lettre de Fanny  hier, qui nous disait qu'ils partaient jeudi à midi par un train direct. Ils ont du arriver sur les 9 heures à Paris. Voilà donc déjà deux jours  qu'ils passent dans la capitale, Fanny sera aussi étonnée et enchantée de ce qu'elle va voir, que moi.

Mais je m'aperçois que je bavarde bien sans parler de toi, ma chérie, Claire que nous avons trouvé toute angoissée et qui a un appétit charmant depuis qu'elle est revenue, me dit que tu souffres  bien de ta douleur et que même elle te fait boiter, si tu savais comme tout ça nous peine de te sentir toujours quelque chose . Couvre toi chaudement quand tu traverses la cour, mets tes sabots quand il pleut pour ne pas avoir les pieds humides . Tu me dis que tu vas acheter un poêle pour la salle à manger. Je te conseille de ne pas trop tarder, tu l'aurais maintenant que vous vous en serviriez. Il ne fait pas bon du tout, tous les soirs nous allumons du feu. Claire me disait aussi que tu travaillais sans perdre une minute, il ne faut cependant pas trop te fatiguer chère amie, je suis tout émerveillé en voyant la longueur de la bande que tu m'as envoyée, de la patiente qu'il t'a fallu pour faire tout cela. Vraiment  je ne sais pas trop si j'aurai eu ce courage. Je vais bien me dépêcher de faire les jours pour  te les envoyer le plus tôt possible, tu nous dis que c'est à peu près pour dans 5 semaines, c'est que le moment va bientôt venir et il faut que toutes les petites affaires soient prêtes. Pour le manteau, je préfère le faire faire en drap blanc plutôt qu'en cachemire , c'est moins salissant et ça se tient très bien. Ce n'est pas trop tôt non plus de s'occuper de ton berceau , tu ne me dis pas qui tu chargeras pour te l'acheter, prends le en bois, genre bercelonnette garni de cretonne dans le fond, avec des rideaux pareils.

Adieu ma belle, je termine ce griffonnage , si papa le voyait il me gronderait d'écrire si mal.  Je t'embrasse comme je t'aime ainsi que Charles qui se plaint un peu  à ce que nous dit Claire de ne pas voir assez de monde dans sa pharmacie. Papa et notre chère Claire se joignent à moi.

Ta sœur qui t'aime

 

Valentine

 

 

 

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Amédée Jeandet s'adresse à Charles qui vient de lui annoncer la naissance de sa fille Valentine Ismérie Fanny le 10 novembre 1878.

 

 

 

Mon cher Charles,

 

Nous avons été ce matin bien agréablement surpris en lisant votre lettre. Je dis surpris, parce que dans nos pensées, Louise ne devait accoucher qu'après la 1° quinzaine de ce mois.  Enfin c'est fini ! La bien chère enfant est débarrassée de ces préoccupations et la voilà heureuse mère d'une grosse et belle fille, dites-vous ! Nous sommes bien satisfaits de cette heureuse délivrance qui, pour ma part, ne laissait pas que de me causer quelques soucis. Bien peu s'en est fallu que votre bonne mère ne fut, près de vous pendant le moment critique ! Enfin elle est arrivée à temps c'est l'essentiel et nous sommes tranquilles sur le compte de notre Louise. Ne manquez pas, mon cher Charles de nous écrire dans les derniers jours de la semaine pour nous donner des nouvelles de votre femme et de la pauvre petite créature, que je plains de tout mon cœur, d'être venue prendre sa part de la triste vie humaine... Vous nous direz si elle tête bien et si notre jeune mère a suffisamment de lait. La nuit tombe et je n'y vois plus guère pour finir ce billet. Ma Valentine et Claire se joignent à moi pour embrasser bien tendrement Louise et sa chère petite et vous aussi mon cher ami. Votre bien affectionné

A. Jeandet

 

P.S. Nos affectueux compliments à madame votre mère.

Verdun le 11 novembre 1878

 

 

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Il reprend sa correspondance avec sa fille.

 

 

Verdun sur le Doubs le 29 novembre 1878

 

 

 

Ma bien chère Louise,

 

 

                  Pourquoi as-tu eu la pensée de faire de moi le parrain de ton ton enfant ? J'en suis bien contrarié puisque je me vois dans la nécessité de te refuser, ce qui, ois en certaine, m'afflige autant que tu le seras toi même. Mais, voyons un peu... la chose est elle possible ? Sans parler des difficultés du voyage, de la mauvaise saison où nous sommes, de mon antipathie pour toute sortie hors de chez moi, antipathie qui s'en va crescendo quand les moyens de locomotion ne sont rien moins que commodes et rapides, puis-je  quitter ma pharmacie pendant deux ou trois jours... mettons deux jours seulement si tu le veux ? Certes Valentine peut me suppléer dans bien des cas, mais dans bien des cas aussi elle ne le peut pas... Nous sommes ici entouré de médecins, les ordonnances sont nombreuses et variées ; J'admets qu'elle en exécute quelques unes parfaitement, mais toutes, c'est une autre affaire. D'ailleurs la pauvre chère enfant est littéralement accablée, son dévouement et son courage sont grands sans doute, mais pourtant, il faut rester dans les limites du possible. Toute créature humaine, quelque heureusement douée qu'elle soit, arrive certains jours à une lassitude morale qui touche de bien près au découragement et au dégoût des choses d'ici bas !...Que moi j'en sois arrivé là, c'est fort bien, c'est logique, je ne puis pas être autrement et, dans mon malheur, je sais trop hélas que nos souffrances ne sont pas près de finir !! Certes, pour l'un comme pour l'autre, surtout pour ma Valentine, il y aurait un allègement si nous étions débarrassés d'abord de la fabrique des mouches, puis après de la pharmacie ! Songe donc, chère Louise, que quand nous étions tous ici au complet, ta mère en tête et nous communiquant son énergie et sa force, nous suffisions bien juste chacun à notre tâche, et que pour ma part, quand les idées noires me prenaient, je jetais le manche après la cognée... Eh bien , notre maison a  aujourd'hui l'importance qu'elle avait dans ce temps là et nous ne sommes plus que deux pour faire face à tout ! Excuses, chère amie, cette digression qui m'éloigne du sujet de cette lettre ; j'y ai été amené par la force des choses et pour ainsi dire malgré moi, mon intention n'était pas de t'entretenir incidemment de ces graves questions, mais d'en faire l'objet d'une lettre que je t'écrirai plus tard.

Je reviens au baptême de ta chère petite ; fais à ce propos agréer mes sincères excuses à madame Deschamps et prenez en mon lieu et place un parrain quelconque, ce qui à mon avis , n'a aucune importance. Mon digne et excellent père , qui cependant m'aimait tendrement, n'a pas voulu être le parrain d'aucun de mes enfants ; il l'avait déclaré à la naissance du premier et nous nous gardâmes  bien de revenir à la charge pour les autres. Pourtant le brave homme n'était pas dans une situation comparable à la mienne. Que je suis peiné ma Louise que tu n'aies pas pu allaiter ton enfant. Décidément les jeunes femmes d'aujourd'hui ne peuvent remplir qu'à moitié leur devoir de mère ! Je le regrette encore plus pour toi que pour ta Valentine, elle viendra quand même témoin notre Claire et tant d'autres, mais les joies , mais la satisfaction que la jeune mère éprouve, surtout dans les premiers temps , chaque fois qu'elle donne le sein à son enfant tu ne les connaîtras pas ! Je te vois encore, comme si c'était hier, toi, Louise, prendre au sein de ta mère et elle le visage rayonnant de bonheur te regarder manger avec tes petites lèvres le lait nourricier   qui parfois mais trop vite et te suffoquait, et moi j'étais dans l'extase, car j'aimais ma Fanny d'un amour insensé !

L'heure du courrier m'empêche de remplir cette page qui me reste. Je voulais te parler d'Amédée dont nous n'avons pas reçu de lettre depuis le 28 septembre ! Évidemment il nous boude, de mon côté je tiens bon et n'écrit pas non plus... C'est encore un ennui de plus  à ajouter aux autres !... Je le savais léger, mais je lui croyais un bon caractère et pas le moins du monde rancunier. Valentine veut lui écrire mais je m'y oppose.

                  Adieu ma bien chère fille, tes deux sœurs se joignent à moi pour vous embrasser tous bien affectueusement.

 

Amédée Jeandet

 

Nos compliments à Madame Deschamps.

 

 

 

1879

 

 

Verdun, le 4 janvier 1879

 

 

Tu es surprise ma chère Louise, de ce que je suis restée un peu de temps sans t'écrire ; j'avoue que c'est un peu ma faute et que j'aurais très bien pu le faire la semaine dernière ; mais tu me connais, tu sais quelle fantasque créature je suis parfois. Eh bien ma chérie, je me trouve dans une de ces périodes d'ennuis et de dégoût depuis quelque temps, rien ne me fait plaisir, quand j'ai fini ma tâche de mouches, je ne suis plus bonne à rien, qu'à me mettre au coin de mon feu toute seule, et à me plonger dans des réflexions qui sont loin d'être gaies, ou quelques fois à ne penser à rien du tout ; et puis ces jours de fêtes qui viennent de passer  et ceux qui suivront nous rappellent de tristes souvenirs, que nos pauvres cœurs ne peuvent pas moins faire que d'être profondément chagrinés. Ta bonne lettre que nous n'avons reçu que jeudi, et que nous n'avons pu lire que le soir tellement la journée a été occupée, nous a fait bien pleurer papa et moi, celle de Fanny était aussi bien triste et bien affectueuse. Je vais un peu te gronder, chère amie, pour la belle poupée que tu as envoyée à Claire. Le paquet nous est arrivé avant ta lettre, mais j'ai tout de suite deviné ma bonne Louise qu'il venait de toi et que tu es comme était notre chère mère trop généreuse. Je suis sûre que cette poupée doit te coûter bien cher, elle est si jolie que je ne veux pas me charger de l'habiller, je le ferai faire par Marie Potiquet. Claire a été excessivement heureuse surtout qu'elle n'a pas été oubliée. La cousine Lucienne et la tante Parize ne lui ont absolument rien donné et ce n'est pas à elles qu'on reprochera jamais d'être trop généreuse. Tu nous dis ma chère que ta petite Valentine est toujours un peu indisposée. Papa trouve que vous avez eu tort de lui donner si tôt de la bouillie, l'estomac est trop délicat à cet âge , le lait coupé suffit. Je voudrais bien voir comment tu t'y prends pour l'emmailloter lui donner à manger et la ranger dans son petit berceau, je suis sûre que tu t'en acquittes à merveille ; il me tarde d'aller voir tout cela; mais ce sera que pour deux ou trois jours, c'est bien peu. Je voudrais pouvoir m'installer près de vous au moins un bon mois, ça mériterait la peine de se déranger. Nous avons reçu une lettre d'Amédée hier, il est complètement rétabli ; il paraît être dans les meilleures dispositions possibles pour sa correspondance. Il nous dit t'avoir écrit deux jours avant nous.

Il est question ma chère amie de remettre notre fabrique à un pharmacien du département de lot et Garonne. Il a écrit pour demander combien nous en voulions, papa lui a fait la mise à prix pour 1200 francs , Il trouve le prix un peu élevé, mais cependant pas par trop puisqu'il a répondu qu'étant obligé d'aller à Paris pour affaire, il passera par Verdun  en revenant et pense qu'on s'entendra, il dit que se sera pour le 4 ou le 5. Nous ne l'avons pas vu aujourd'hui. J'avais presque envie d'attendre jusqu'à lundi à cause de cela pour te donner des renseignements plus positifs,mais je t'écrirai à la fin de la semaine pour te dire ce qui aura été fait. Nous avons en ce moment une commande 100 ???? j'en ai déjà 80 de faites.

Adieu ma chère Louise, je t'embrasse bien ainsi que ton Charles et ton petit ange. Je vous souhaite à tous   une bonne santé. Papa se joint à moi.

 

Valentine

 

 

P.S. Surtout ne t'affole pas de ce que je te dis au commencement de ma lettre, et ne m'en parle pas dans ta réponse. Claire te remercie elle même de ta poupée, c'est tout à fait de son âge le style et l'orthographe.

 

 

 

 

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Verdun le 15 janvier 1879

 

Ma bien chère Louise,

 

A l'occasion du jour de l'an tu m'as écrit une lettre bien touchante ; le même jour j'en recevais une aussi de Fanny. Toutes les deux vous évoquez les chers et cruels souvenirs de ce dernier premier de l'an de 1877, où pour la dernière fois notre chère bien aimée devait s'asseoir à table entourée de ses cinq enfants ! Toutes les deux sans le savoir, vos deux cœurs se sont mis à l'unisson pour exprimer avec sentiment l'émotion que vous ressentiez. Je ne te dirai pas que la lecture de vos lettres est venue rouvrir ma blessure... non celle dont je suis atteinte ne peut se fermer jamais, seulement il y a des jours, il y a des heures dans ces jours, où elle s'envenime tellement que les souffrances deviennent aiguës... C'est ce que j'ai éprouvé à cette lecture !

Cette première quinzaine de janvier de l 'année 79, se signale d'abord par des souvenirs déchirants ; il y a deux ans qu'à partir du 10, cette longue et cruelle maladie qui minait ta mère, marcha avec une rapidité foudroyante vers son terme fatal !... elle dit à Valentine, dans la soirée, ces paroles si profondément navrantes :  «  je ne croyais pas que ce serait si tôt ». C'était le mercredi soir les jeudi et vendredi, se passèrent, pour nous, en des angoisses cruelles, pour elle à faire ses suprêmes recommandations, et à nous montrer une résignation que je qualifierai de sublime. Puis le samedi matin, cette âme d'élite quittait ceux qu'elle adorait, et le lundi 15 janvier , il y a deux ans aujourd'hui, on l'emportait de chez elle, de cette maison où naguère elle nous donnait à chacun joie et bonheur !...

Maintenant, chère Louise, viennent s'ajouter à ces poignants souvenirs , des événements d'un autre ordre qui nous donnent des émotions distinctes, selon leur nature : le 6 courant, c'est la visite de ce pharmacien de Lot et Garonne ayant pour objet l'acquisition de ma marque de mouches A.J. Tout me porte à croire que j'aurai à rabattre de mes prétentions, mais j'espère que nous traiterons; si nous pouvions ajourner encore ??? pour trois mois la solution de cette affaire, le jour de notre entrevue, aujourd'hui la chose n'est plus possible... tu sais pourquoi : la demande en mariage de Valentine par M. J. Jozot ! Cette inclination qui a commencé depuis son adolescence, n'a fait que grandir, parait-il, avec le temps ; il l'a religieusement conservé dans son cœur, attendant le moment propice pour se déclarer. Certes, sans un enchaînement d'événements survenus depuis notre malheur, et même à cause de ce malheur, il est probable que le pauvre jeune homme fût venu trop tard , mais fort heureusement pour lui et je crois aussi, pour ta sœur, la chance le favorise.

A présent ma bonne Louise, avant de finir cette lettre, il me reste à te donner un aperçu des conséquences inévitables qui découlent de ce mariage. Les conséquences seraient nulles ou à peu près, si ta mère était là, mais elle est morte ; leur importance devient considérable, et, démontre une fois de plus , toute l'étendue du malheur qui me frappe avec ma pauvre Claire. De prime abord, ce qui a sourit à Valentine, lorsqu'on est venu faire les demandes, c'est qu'elle pensait pouvoir ne pas me quitter, que je m'arrangerais, d'ici à l'époque fixée pour le mariage à vendre ma pharmacie, de telle sorte qu'elle resterait à la tête de mon ménage jusqu'au bout ! Chère et excellente enfant ! Quelle belle chose que de laisser parler son cœur...mais la franche raison survient pour mettre son véto... En effet, puis-je aller m'installer dans la maison Jozot, en admettant qu'il soit possible de remettre ma  pharmacie dans un aussi court délai ! D'abord y aurait-il un logement pour me recevoir, et en eut-il un , puis-je manger à la table de madame Jozot et de M. Grandperrin ? Ce projet n'est donc pas réalisable, du moins dans le présent. Il faudra donc prendre les dispositions suivantes : Comme une fois Valentine partie, il me sera difficile de me passer d'un élève pendant les quelques mois qui me seront nécessaire pour trouver un acquéreur sérieux, je me résignerai donc à cet ennui ; ensuite, l'on s'occupera du choix  d'une femme convenable pour tenir ma maison, et nous resterons ainsi avec Claire , le moins longtemps possible , car ma chère enfant, je suis littéralement à bout de forces physiques et morales... morales surtout, parfois ma pauvre cervelle déménage !! alors, après la pharmacie vendue, après y avoir installé un étranger, il il nous faudra Claire et moi dire adieu à cette pauvre maison qui nous rappelle à tous, tant de précieux souvenirs. Une seule chose possible et qui changerait du tout au tout la situation, ce serait, si ma proposition lui sourit, de remettre ma pharmacie à ton mari ; il dépend de Charles que cette affaire s'accomplisse. Mon officine vaut la sienne ou peu s'en faut sur l e rapport du chiffre des affaires ; elle est même préférable au point de vue de la pharmacie proprement dite qui est chez moi très variée, très rémunératrice, recevant beaucoup d'ordonnances, de 150 à 200 par mois. Depuis plusieurs années ma vente brute s'élève à 10 et 11000 francs. 5500 à 6000 francs de boni. Le chiffre ne sera pas définitif, il augmentera néanmoins lorsque la maison recevra l'impulsion vigoureuse d'un jeune titulaire. Déjà cette augmentation s'est accentuée d'une façon notable cette année qui vient de finir nous avons eu ici, il est vrai beaucoup de malades. 13000 francs : 7500 de bénéfices. Que ton mari réfléchisse et toi aussi, ma Louise ; pas plus l'un que l'autre vous n'avez aucune attache à Saint Jean-de-Losne , au lieu qu'à Verdun, c'est la famille et avec elle les affections et les joies qu'elle procure.

 

                  Adieu ma chère enfant, bonne santé à vous tous, Valentine et Claire se joignent à moi  pour t'embrasser avec Charles et ta petite Valentine.

 

Amédée Jeandet

 

 

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Verdun sur le Doubs le 23 avril 1879

 

 

Ma bien chère Louise,

 

Je n'avais pas besoin de recevoir ta lettre pour savoir que tu étais avec moi de cœur et d'esprit, et cependant je l'attendais impatiemment. Je trouvais que tu tardais bien à me l'envoyer. Il y a longtemps que je me suis entretenu avec toi ; j'aurais un volume à écrire si je voulais te raconter toutes mes impressions, toutes les souffrances de mon pauvre cœur brisé, depuis le jour ou ton mari a refusé de te rendre à ton pays et à ta famille. A ces ennuis est venu s'ajouter le mariage de Valentine qui aujourd'hui est un fait accompli. Ils sont partis mercredi dernier  16 par le train du soir , pour faire un voyage dans le midi ! Je suis donc seul avec ma Claire et la mère Grivaux. Je vois maintenant, je comprends plus que jamais toutes les conséquences qui découlent de l'horrible malheur qui m'a frappé, il y a eu deux ans le 13 janvier dernier. Il dépendait de vous , mes chers enfants d'adoucir l'amertume de mon existence. Ce faisant, vous exauciez les vœux suprêmes de votre mère mourante . Vous ne l'avez pas voulu ! Comme me l'écrivait naguère un vieil ami Guyon, Toutes les trois vous vouliez connaître d'autres tendresses et d'autres douleurs ! Dispensez moi, chère amie, de m'étendre davantage sur ma situation, avec une âme comme la tienne , on lit entre les lignes. Voila bientôt un mois que la mère Grivaux est à la maison et je crois pouvoir te dire que notre choix est tombé sur une brave et digne femme... c'est l'essentiel. Elle a eu, parait-il, sa bonne part de revers ; elle n'a pas été heureuse en ménage,il s'en faut. Aussi est-elle triste, résignée à sa condition ; Certes il lui faudra un certain temps pour se faire à nos habitudes, pour cuisiner à nos goûts, etc, etc...mais elle veut et tient à me contenter, et avec les conseils de Valentine j'ai lieu de croir, qu'elle y parviendra. J'ai eu dimanche de nouvelles

 

de nos amoureux voyageurs ; Valentine m'a écrit de Nimes, elle est dans le ravissement : les arènes, le temple de Diane, la maison carrée, etc... tous ces restes grandioses du génie romain, la transporte. Ce matin j'ai eu une seconde lettre, fort courte, datée de Marseille, elle me dit qu'elle me fera part de ses impressions de vive voix ; Jules l'a conduite au grand théâtre où elle a entendu Faust qui lui a plu énormément ; ils sont allés lundi à Toulon, ont du quitter Marseille hier, et arriverons ce soir à Grenoble. Nous les attendons samedi par le train du soir. Fanny est venue passer la journée d'hier près de moi, j'aurais bien voulu la garder deux ou trois jours, mais sa belle mère  est absente et Joseph ne peut pas rester seul. La pauvre Fanny depuis sa grossesse a maigri ; sa figure est fatiguée, cependant elle dit très bien se porter. Si tu savais comme elle me témoigne de l'affection ainsi qu'à notre Claire ! Ce n'est plus la même personne... Notre journée s'est passée au milieu des larmes et de nos souvenirs... cela soulage et fait du bien... parler d'elle, me pénètre l'âme de la plus plus profonde, de la plus douce émotion... Tu me promets ma Louise, de venir me voir avec ta Valentine , et peut être aussi Charles, dans la première quinzaine de mai ; arrangez vous à venir tous ; si ton mari t'accompagne il ne pourra rester que peu de temps, je connais et comprend les exigences professionnelles, mais que dès à présent, il se familiarise avec cette idée, c'est que tu restera ici le plus longtemps possible. Il me tarde de voir ta chère petite que tout le monde s'accorde  à trouver charmante. Je n'ai pas de nouvelles d'Amédée depuis le 21 mars : il était en détachement dans une grosse ferme à 7 à 8km de Bône où il a du rentre le 8 courant ; comme je lui ai demandé sa photographie, je présume qu'il attend les épreuves pour les joindre à sa lettre. Je voudrais bien qu'il puisse  obtenir un congé d'au moins un mois à l'époque des vacances ; Je m'occuperai de cette importante affaire quand le moment sera venu ; Comme tu dois le  penser, parmi les nombreux soucis qui m'assiègent, celui de son avenir n'est pas le moindre, et il est nécessaire, indispensable même que nous en causions longuement et sérieusement ensemble. Par lettre on se comprend mal.

Puisque j'en suis au chapitre  des soucis... Les peines de cœur ne me suffisent point à ce qu'il paraît, que penses tu de ton grand père ? Tu sais, par Valentine,  comment il entend remplir ses promesses au sujet de vos ??? la somme de 3000frs qu'il doit donner à chacun de vous, que nous considérions comme étant une avance d'hoirie, il m'en fait payer l'intérêt ; puis les 1000frs remis le jour de l'enterrement de ta mère, ce n'est pas un don, mais un prêt...Bref, je souscris à tout cela et je passe sous les fourches caudines de la nécessité ; j'espère être au bout des épreuves …qu'il me remettra les fonds quand j'en aurais besoin, je me trompais encore . Depuis octobre il connaît les clauses du contrat de mariage de Fanny. Le 1° janvier 79 je devais verser 5000frs et le 1°mai prochain 2000, c'est à dire  sa part ; moi, j'ai versé à Joseph au jour dit quand au grand père , il vient de me répondre qu'il n'a pas le sou, n'ayant pas vendu ses foins. Notez qu'il ne fait aucune tentative pour vendre. Le jour du mariage de Valentine, il a tiré de son portefeuille 2 billets de 100 francs et m'a dit : voilà pour Valentine et Fanny, comme tu le vois , ça va toujours en déclinant... et voilà l'homme ! Si ta mère voit ce qui se passe ici bas, qu'elle doit souffrir ! Enfin, je suis depuis samedi dans la plus grande inquiétude, un voyageur m'a dit avoir vu à Nuits une circulaire annonçant un déficit relativement considérable qui aurait été constaté après l'apurement des comptes faits à la pharmacie centrale depuis la mort de son fondateur et gérant Dervault. Tu sais que j'y ai 40 actions , soit 4000francs . J'ai écrit de suite à l'administrateur provisoire M. Vallée, point de réponse ; j'ai écrit à une autre personne dont j'attendais la lettre ce matin, je n'ai rien reçu !...

Ta pauvre grand mère est dans un déplorable  état moralement parlant, sans le rapport du physique elle décline aussi tous les jours un peu.

         Adieu, au mieux à bientôt, ma bien chère fille, Claire se joint à moi pour t'embrasser bien tendrement ainsi que ton mari et ta Valentine.

 

A. Jeandet

 

 

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Verdun le 19 mai 1879

 

Ma chère Louise,

 

après ta dernière lettre à Valentine lui annonçant que ta petite avait de nouveau repris sa bronchite, nous en attendions une autre au bout de deux ou trois jours. Ton silence nous fait penser que ton enfant va beaucoup mieux et, que cette fois encore tu en seras quitte pour la peur. Néanmoins tu as eu tord de ne pas écrire un mot pour nous rassurer complètement. Quand pourras-tu enfin, chère enfant, mettre à exécution ton projet de venir passer quelques jours près de moi ? Tu ne saurais croire avec quelle impatience j'attends cet heureux moment !! et encore faut-il l'attendre si impatiemment ?...à peine aurons nous le temps de nous voir, de nous entretenir de mille choses qui nous touchent si intimement !... l'heure du départ sonnera, la joie de nous être vu sera noyée dans le chagrin de la séparation. Parfois je me dis, à quoi bon la revoir, à quoi bon connaître ta Valentine, qui elle , la pauvre petite, ne me verra qu'en passant, et partant, ne pourra m'aimer ! De même que j'ai perdu la mère, la fille aussi est perdue pour moi ! L'absence c'est la mort ; on ne vit plus de la même vie ; les marques réciproques d'affection, les épanchements de cœur qui font tant de bien, nous sont à jamais interdits, et si la maladie nous atteint, ces soins qu'il est si doux de prodiguer à ceux qu'on aime, il faut y renoncer aussi !!...

Depuis 28 mois que ta mère est morte, ma vie traverse successivement des phases  qui sont toutes pénibles et douloureuses, mais qui cependant, selon les circonstances varient sur le rapport de l'intimité de ces sensations. Eh bien ! Depuis un mois que Valentine est partie, la phase où je suis maintenant, peut compter pour une des plus critiques. Je vois trop bien en effet , toute l'étendue de mon infortune... me voilà seul, tout seul, avec la pauvre Claire qui en lieu et place des soins que lui donnait sa sœur, en reçoit d'une femme étrangère ! De mon côté, je tente une chose difficile, mais j'en suis forcé, c'est de conserver encore quelque temps la pharmacie. Pourrais-je tenir jusqu'au bout ? Quand vous étiez toutes là avec votre mère, que par conséquent j'avais aide et assistance de chacun, et par dessus tout la paix de l'âme, combien de fois n'ai-je pas jeté le manche après la cognée ! Maintenant hélas!plus que jamais je suis sous le coup du découragement et pourtant je me résigne... et pourtant je n'ai plus pour compensation , pour récompense une femme que j'adorais, qui était pour moi l'idéal du bonheur, je n'ai plus mes trois  filles, je n'ai plus mon fils...

qu'ai-je donc alors, ma conscience et le sentiment du devoir.

         Dimanche dernier, Valentine avec son mari et Claire sont allés passer la journée à Chalon chez Fanny où se trouvaient François et Lucienne. M. Grandperrin ayant à faire à sa maison de campagne de Givry pour quelques jours, Valentine et Jules sont partis hier pour le rejoindre. Si le temps est beau, il est question d'organiser une partie avec les Chalonnais et de se donner rendez-vous à  Mlle ???? chez la tante Bernard. Jules et Valentine rentreront lundi soir. C'est demain dimanche la première communion et jeudi la confirmation, deux cérémonies qui occupent énormément Claire. Ton pauvre oncle a été très souffrant depuis le mariage de ta sœur ; comme toujours c'est une bronchite qui le grippe ??? ??? ???? mal guérie et bref la persistance  de cette affection ne laisse pas que d'être inquiétante. La grand mère  continue à vivre mécaniquement et le mécanisme fonctionne beaucoup mieux que celui de son fils aîné.

         Malheureusement ce que je vous disais à propos de la pharmacie centrale, était bien vrai : j'ai reçu le bilan de 1878 et ???? ???? ???? contentieux pour débiteur mauvais et douteux, un déficit de près d'un million .

Jusqu'à nouvel ordre les actions qui sont de 100 francs, ne valaient plus que 75 francs. Comme j'en ai 40, c'est 1000francs que je perdrais si je vendais maintenant.

Adieu, et ???? à bientôt ma bien chère fille, Claire se joint à moi pour t'embrasser bien affectueusement ainsi que ta Valentine et ton mari.

 

Amédée Jeandet

 

P.S. Réponds moi sans retard

 

 

 

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Verdun le 7 juillet 1879

 

Ma bien chère Louise,

 

Après les pénibles émotions ressenties par nous tous, il y a aujourd'hui huit jours, à peine que le calme fut à peu près rentré dans nos esprits, j'avais, jeudi dernier, chargé Valentine de t'écrire pour t'informer de ce qui venait de se passer et te rassurer en même temps. J'aurai pu et même j'aurai du le faire moi même, mais je n'en avais pas le courage, je voulais éviter  de m'entretenir avec toi si peu de temps après notre séparation. Ensuite le danger couru par mon pauvre frère , son inconcevable défaillance morale alors qu'il crût toucher à la dernière heure, moi même et en même temps que lui, retenu au lit par des malaises qui me réduisaient à néant, les idées sombres qui m'empoignèrent de plus belle après ces poignantes secousses, tout cela me commandait de ne point t'écrire. Si valentine eut été ici, je l'eusse encore probablement prié de te répondre car il m'est devenu impossible de faire une lettre comme tout le monde ; toujours l'affreuse réalité de ma situation est présente à ma pensée et forcément je suis entraîné à y faire des allusions. Mais ma chère amie en voilà assez, j'oublie que tu attends de moi une réponse pure et simple aux diverses questions que tu me poses. Ton oncle se remet tous les jours un peu mieux. Quel trouble extraordinaire est donc survenu dans son organisme pour avoir si subitement mis sa vie en péril ? Lorsqu'on réfléchit, que quelques heures après l'accident, tout danger avait disparu, l'on se demande si leurs imaginations frappées n'a pas exagéré le danger ! Toujours est-il que moins d'une heure après l'envoi de la dépêche à Abel, on eut pu en adresser une seconde pour le rassurer. Il est parti par un train expresse et arrivait à Verdun dans la soirée. Ton cousin est toujours le même garçon ; ni plus ni moins de suffisance, plutôt plus vu son commerce habituel avec les grands seigneurs. Du but ou il tend, de son avenir  il ne souffle mot ; présentement il a le projet de s'embarquer comme médecin à bord d'un navire faisant voile pour Constantinople, la Grèce, etc... Ô mes grands père, ô mon cher père où êtes vous, vous tous, hommes sérieux,  hommes pratiques qui visiez à un but stable et utile ! Mon pauvre frère, votre descendant n'est plus que l'ombre de lui même !   Depuis que j'ai eu mes étourdissements, je ne suis toujours pas dans mon état normal ; ma tête n'est pas bien libre ; après chaque repas que je prends sans goût ni plaisir, j'éprouve une pesanteur et de la gêne dans l'estomac ; je continue pourtant l'usage de ???? ???? ????; heureusement que j'ai à la pharmacie une besogne moyenne , autrement, il me serait difficile de tenir le coup. Je voudrais pourtant conserver ma pharmacie jusqu'à l'automne... le pourrai-je dans l'état d'abandon ou on me laisse ? Si la situation qui est faite, quant ??????, à Valentine, te suggères des réflexions peu gaies, tu dois penser, chère enfant que de mon côté, j'en fais aussi et beaucoup, ce qui vient augmenter d'autant la somme de mes ennuis. Hier, j'ai enfin reçu une lettre d'Amédée, elle est datée du 2 courant. Il paraît réellement touché de nos deux lettres, et promet de faire tous les efforts, pour suivre  dit-il, nos excellents conseils ! Je le crois sincère quand il tient la plume, mais plus tard, quand les entraînements se présentent, adieu les bonnes résolutions. Il ne pourra pas être nommé maréchal des logis fourrier avant le départ de la classe qui n'aura guère lieu avant six semaines, deux mois. Son capitaine M. Billet a failli se tuer en plongeant en mer sur un rocher ; il a été assez gravement malade et voilà pourquoi il ne m'a pas répondu. Toujours point de lettre de M. Clere : il y a à Bône , 38 à 40 degré de chaleur à l'ombre. Depuis le départ des chasseurs et des zouaves pour combattre l'insurrection, au 10° hussard, incombe tout le service de la place. Rondes, patrouilles de nuit, etc... Ces jours ci ton frère commandait une patrouille de 12 cavaliers, toute la nuit, ils restèrent à cheval et à 4 h du matin ils partaient pour la manoeuvre . Les chaleurs font souffrir les hommes , dit-il, mais lui, il les supportent parfaitement.

         Adieu au mieux au revoir ma bonne et bien chère Louise, Claire se joint à moi pour t'embrasser bien affectueusement ainsi que ton bon Charles et ta chère Valentine.

 

Amédée Jeandet

 

 

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Verdun sur le Doubs le 24 Août 1879.

 

Ma bien chère Louise,

 

         J'attendais en effet déjà depuis quelques jours ta lettre du 20 courant. Que ton cher cœur sait sentir et comprendre toutes les cruelles souffrances que le mien endure depuis qu'elle nous a fait ses à tous ses adieux suprêmes !... tu te reproches presque de m'entretenir de ta mère, craignant d'aviver mes douleurs... non, ma fille, non, tu n'as pas à craindre un tel résultat ; au contraire, ces épanchements sont comme un baume bienfaisant, que tu verses sur mes blessures, ceux qui prétendent qu'on ne peut pas vivre avec les morts, sont ou des cœurs secs, ou des ingrats : d 'abord, il y a morts et morts et ta mère peut être rangée parmi les créatures humaines dont les existences prématurément brisées, doivent être considérées comme d'horribles et irréparables malheurs pour les familles qui sont atteintes.

Néanmoins, je vois, par ce qui se passe autour de moi, que le temps est un grand consolateur, du moins pour l'immense majorité des affligés... et pourtant il y a des affections à jamais perdues qui ne peuvent être remplacées. L'affection immense, profonde que ta mère avait pour nous tous était de celles là !... son souvenir ne doit donc nous abandonner jamais : quant à moi, il me soutient, il m'aide à vivre, il est ma seule consolation, et je n'aspire qu'au moment, où, enfin débarrassé du joug professionnel, je pourrais me consacrer au culte de cette femme qui fut mon dieu, mon idole, sur la terre et qui en somme, m'a rendu sans elle , l'existence comme impossible. Comment se fait-il, ma Louise, que toi et tes sœurs qui avez aussi le culte de cette mère chérie, vous ayez  cependant fait si bon marché de ses suprêmes recommandations ? À tort ou à raison, je crois que tout finit en nous quand le dernier souffle s'exhale de notre poitrine, car s'il en était autrement, quelle cruelle déception n'éprouverait-elle pas , en voyant dans quel abandon vous me laissez !! c'est incroyable en vérité ? Quand notre famille était au complet, elle , qui en était l'âme, veillait, avec sollicitude sur nous tous, mais par dessus tout, j'étais son but, son objectif et ce qu'elle voulait avant toute chose, c'était d'éloigner de mon esprit toute peine morale et d'alléger autant que possible nos fatigues corporelles... aussi vous disait-elle sans cesse de me venir en aide, et vous empressiez vous d'aller au devant  de ses désirs. Eh bien ! Dans quelle situation suis-je aujourd'hui ? Brisé par le chagrin, ayant de plus en plus le dégoût de ma profession, voyant ma santé s'altérer insidieusement, il me faut, quand même, faire face à une besogne que naguère nous faisions à deux, et souvent à trois. Il ne m'est plus possible de compter sur Valentine, elle est tantôt à Givry, tantôt à Verdun...et la pauvre enfant, n'ayant pas son franc parler, s'en va le mercredi, la veille du marché, ainsi que cela arrive souvent, et je m'en tire comme je peux. Je vais donc être contraint de céder ma pharmacie, dans un bref délai, quelque puissent être les conséquences pour moi sous le rapport pécuniaire, cela grâce au manque de parole de M. Ducordaux.

La vente de ma pharmacie pourra s'effectuer, je crois, sans difficulté, mais ce qui m'effraye, ce sont les questions de détail, dont quelques uns touchent au plus cher souvenirs : ill faudra quitter notre maison, notre joli quartier, trouver un logement commode, déménager, etc, etc...

         Je ne puis m'empêcher, ma chère Louise, de regretter une dernière fois que les circonstances ne vous aient pas permis de reprendre ma pharmacie ; une fois celle ci vendue à un étranger, adieu pour toujours, pour toi, l'espoir de revenir dans ton pays et de réaliser ainsi les vœux de ta pauvre mère. ? Cependant, tout bien considéré l'écart entre nos deux chiffres d'affaire n'a que peu d'importance, et en admettant que Charles puisse vendre sa pharmacie 15000 francs, ce qui lui donnerait un bénéfice de 5000 francs, cet écart disparaîtrait bien au delà ; ensuite à une époque qui ne peut être éloignée, la maison Callin ? Passera aux mains d'un nouveau titulaire, avec lequel nécessairement il faudra compter .

 Je suis sans nouvelles d'Amédée depuis le 2 juillet : il était proposé pour le grade de fourrier et attendait me disait-il le départ de la classe pour être nommé ; ce départ a du avoir lieu les 15 et 18 courant et cependant je ne reçois rien... n'aurait-il pas été promu ? Depuis notre dernière entrevue, j'ai reçu deux lettres le concernant : l'une de M. Clere  l'autre de M. Billet, ex capitaine de son escadron et à présent à Sétif. M. Clere me dit que le Colonel paraît mieux disposé et s'il le veut, il peut encore faire oublier ses fredaines ; il ajoute que le grade de fourrier est indispensable pour arriver à être maréchal des logis chef. Quant à M. Billet, qui est tenu à moins de ménagements parce qu'il nous est étranger, il me parle plus franchement : tout en reconnaissant à Amédée certaines aptitudes tout en étant un beau et bon cavalier, il pense qu'il aura de la peine à arriver à l'épaulette... d'abord il croit savoir, me dit-il, qu'Amédée n'a pas l'intention de poursuivre la carrière militaire ; ensuite sa légèreté continue à être telle, que malgré son intelligence qu'on ne peut contester, il ne serait  pas prudent de lui donner les fonctions de maréchal des logis chef, ai-je besoin de te dire, chère Louise, combien je suis brisé, découragé de toute manière en lisant de semblables lettres ! La mesure n'est pas encore comble paraît-il !... après demain mardi aura lieu le baptême de la petite de Fanny ; Cette fois impossible de me soustraire à cette corvée : je serai donc le parrain avec Madame Gambey, au mieux Madame Sauvin. Je partirai par le train de de 1h15 pour rentre le soir à 8hValentine gardera ou repart pour Givry jeudi, après le marché cependant, et Claire  sera du voyage. Je ne veux pas m'y opposer, mais quelle solitude grand dieu !

Adieu, ma bien chère fille, je t'embrasse de tout mon cœur ainsi que ton mari et ta Valentine. Claire se joint à moi .

Ton père et ami dévoué

 

A. Jeandet

 

Tu as bien fait d'ajourner ton voyage jusqu'aux premiers jours du mois prochain. Abel est arrivé ce matin avec sa femme, je ne les ai pas encore vus.

 

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Verdun sur le Doubs le 9 septembre 1879

 

Ma bien chère Louise,

 

Quand tu liras cette lettre ta fille sera baptisée ou bien près de l'être;par le cœur je m'unis à vous tous réunis là-bas en famille probablement après cette cérémonie. As-tu réalisé ton idée première de me prendre pour parrain ? Dans ce cas l'un des frères de madame Deschamps m'aurait supplée et par le fait, ta belle mère serait ma ????? quoiqu'il en soit, présente lui mes meilleurs compliments ainsi qu'à la bonne grand-mère et aux autres membres de la famille de ton mari ; rappelles moi particulièrement au souvenir de M. l'abbé Deschamps, bien que j'ai été peiné ????? silence après la lettre que je lui avais écrite en juin de l'année dernière. A présent que voilà ta Valentine chrétienne, j'aime à croire que de petit diablotin qu'elle était, elle va devenir un petit ange et que ton retour s'effectuera plus paisiblement et aussi plus décemment que votre arrivée dans la bonne ville de St Florentin.

Valentine t'a écrit le 3 ou 4 courant ; si Charles t'a fait tenir sa lettre, tu as des nouvelles de toute la famille ; elle te cause assez longuement, m'a-t-elle dit de Fanny, de Mlle Andrée, qui, comme sa cousine, n'aura pas le bonheur de sucer le lait maternel ; de ses impressions sur les jeunes époux, etc, etc... si je n'avais rien de mieux à faire, je me laisserais aller aussi à te faire part des miennes , et encore, non ! Ce qui peut se dire, ne doit pas s'écrire.. ; toutefois, je risquerai cette opinion jusqu'à nouvel ordre, ta cousine et ma nièce, si elle se montre ce qu'elle est, n'a rien, du caractère français, pour moi, elle représente parfaitement le type Anglo-flamant, et cela fortement accentué . Présentement, la maison du grand chemin est une petite colonie... en autre les jeunes mariés, M. et Mme F ????, sont les hôtes bien-venus et depuis nombres d'années attendus de ton oncle Abel ! Quelques jours heureux à l'actif de ce pauvre frère qui en dépit de ces évolutions politiques et religieuses, restera toujours un homme d'esprit , un agréable causeur et aussi un cœur sensible et bon. Jeudi, il donne un grand dîner ; aucun de nous n'y sera ; il était possible que Jules, Valentine et Claire y ????, si de part et d'autre on y eu mis du sien...quant à moi, comme de coutume, je reste chez moi, et cette fois là, j'y serai seul, bien seul, ma Claire étant absente...s'il fallait me passer définitivement de cet enfant, je crois que pour le coup, il ne me serait plus possible de porter ma croix. Certainement, la bonne petite ne peut maintenant me tenir lieu de l'une de vous, mais vous parties, elle tient une grande place dans la maison. Dans mon cœur, dans mes pensées, ta mère règne, comme elle régnait de son vivant et c'est parce que cet empire  fut prodigieux que sa mort loin d'amoindrir nos sentiments, ???? ?????????, mais je dois ajouter, que la présence de ses enfants me cause une indicible satisfaction. Voilà pourquoi, vous ayant perdu, toi et tes sœurs, j'ai tant besoin de Claire, son dernier enfant, qui lui coûta tant de larmes et que son cœur d'or aimait, comme elle vous aimait tous ; sa naissance, moins éloignée que les vôtres, rapproche les distances ; ma Fanny encore jeune et belle est plus près de moi ; ce dernier gage d'amour, une ??????? d'étranges illusions et quand je vois aller et venir Claire dans nos deux chambres, qu'elle se met tous les tantôts au piano pour étudier, il me semble que d'un moment à l'autre la porte va s'ouvrir et que la mère entre et vient aussi pour écouter sa fille, la regarder avec bonheur comme je le fais moi même ; et presser contre son sein la charmante tête blonde.

Mon illusion évanouie, mes yeux s'emplissent de larmes et je dis tout bas : pauvre Claire … plus de mère... quel trésor de tendresse tu perds, grand dieu ! Valentine me la???????????veille de la foire de Ciel... encore quatre jours. La pharmacie continue à être assez calme, néanmoins mon mois d'août a été à 1000 francs : c'est bien suffisant, car seul, je ne pourrai suffire à la besogne de l'an dernier. Les jours  ordinaires  je me tire d'affaires, mais les jours de marché, quand Valentine n'est pas là, comme après demain, par exemple, le travail est littéralement au dessus de mes forces.

                  Adieu ma bien chère fille, je t'embrasse de tout mon cœur ainsi que ta Valentine, ton père dévoué.

Amédée Jeandet

 

une lettre aussitôt rentrée chez toi

 

 

 

1880

 

  

 

 

Verdun sur le Doubs, 24 janvier 1880.

 

Ma chère Louise,

 

Valentine et moi commencions à faire des conjectures sur ton silence....étais-tu plus souffrante, ? Au lit peut être ? Et notre imagination allait au galop. Cela se comprend un peu, parce que tu n'avais pas répondu à sa lettre du 6 courant où elle t'annonçait la mort de ta grand-mère. Enfin tu nous dit que tout va bien, que ton appétit est bon, que tu te sens plus forte... mais tout cela est-il la vérité ? Je veux le croire et le souhaite de tout mon cœur. Néanmoins, prolonge ton traitement, et si parfois, tu tousses, tu as les bronches et le larynx fatigués, je serai partisan des préparations de goudron soit capsules ou pastilles. Dispense toi autant que possible de porter ta fille, elle a assez longtemps abusé de toi, à présent qu'elle marche seule, laisse là trottiner à sa guise. Tes réflexions, chère enfant, à propos de la mort de ma pauvre mère, sont hélas bien justes ; par le fait, elle ne vivait plus depuis longtemps, toutefois sa robuste constitution a tenu bon presque jusqu'au bout ; il n'y a guère que deux ou trois mois qu'en la voyant approcher chaque jour du terme... que c'était temps, grand dieu, et pour elle, et pour mon pauvre frère !... Eut-elle vécu encore quelques semaines , que son corps n'ait plus été qu'une plaie !... on la placée sur mon digne et excellent père, cet homme qui l'avait tant aimée, et dont la pauvre femme ne reconnaissait plus le portrait !! le jour de son enterrement, c'était foire à Verdun. Pendant la cérémonie j'avais fermé, à mon retour, le public assiégeait ma porte ; j'étais furieux, indigné... cette exécrable profession ne vous laisse pas même le temps d'enterrer vos morts ! Et dire que j'ai consenti à ton mariage avec un pharmacien ! Ton Charles sera comme moi, martyre et esclave toute sa vie, jamais vous ne pourrez goûter ensemble la moindre distraction, et votre jeunesse à tous les deux se passera encore plus tristement que s'est passée la notre ; Pour le plus grand nombre, mes chers enfants, la vie est courte, l'éloignement de ceux qu'on aime est une cause de chagrin qui empoisonne vos joies quand vous en avez ; l'on a bien le temps de ne plus se voir quand on dort dans la tombe. Bref, mon cœur se serre chaque fois que je songe que vous pouviez revenir ici ! Les quelques milliers de francs que vous aurez peut être un jour en restant là bas, je dis peut être, seront-ils une compensation suffisante, pour toutes les joies et agréments de la famille dont vous serez privés ?

 

         Je voudrais bien, ma bonne Louise, que ta longue épître à ton frère, produise sur lui un revirement complet dans sa façon de se conduire vis à vis de sa famille en général et de moi en particulier. Voilà cinq mois qu'il ne m'a pas écrit !! C'est incroyable et incompréhensible ! Est ce une raison, parce qu'il veut quitter le service au terme de son engagement, je répète ce que j'ai entendu dire, attendu qu'il ne m'en a jamais soufflé mot, est ce une raison, dis-je pour briser avec son père, avec son père qu'il soit malheureux ! Oh si tu savais ce qui se passe en moi, quand je songe à cet enfant qu'il m'aurait été si doux d'aimer...lui manquer de sensibilité, lui, manquer de cœur, lui ne pas avoir le souvenir, le culte de l'admirable femme qui l'a porté dans son sein, qui lui a donné son sang, ce sang si chaud, si vif, si généreux. Je lui pardonnerais, j'oublierai volontiers les erreurs, les écarts de jeunesse, bien que j'ai eu la force de les éviter quand j'avais son âge ; je lui passerais d'être léger et sans soucis, mais je ne puis me faire à cette idée que j'ai un fils sans entrailles, oublieux de son devoir envers tous les siens et faisant bon marché des conseils , des désirs, des exhortations incessantes de son père. S'il persiste à quitter la carrière militaire, je me lave les mains de ce qu'il pourra advenir par la suite. Les avertissements ne lui auront pas manqués... et quant à moi je suis décidé à user de sévérité à son égard. Si la papier n'allait me faire défaut, je te dirais bien encore ce que j'ai enduré et ce que j'endure maintenant de fatigues, de misères, de puissantes colères, mes révoltes contre la fatalité, mais à quoi bon... ton cœur de fille aimante et sensible, devine toutes mes souffrances et les comprend !

                  Adieu, chère Louise, je t'embrasse bien tendrement ainsi que ton mari et ta Valentine.

 

A. Jeandet

Valentine et Claire vous embrassent tous aussi.

 

 

 

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Jules Jozot                                                                  Verdun le 25 mars 1880

marchand de bois,

Verdun sur Saône

Saône et Loire

suite de la dépêche

Ma chère Louise,

Sœur Valentine accouchée dans conditions rares, presque sans souffrance. Quatre heures matin est arrivée la jeune Louise, enfant charmante s'est pendue de suite au sein de sa mère qu'elle ne veut plus quitter. Sommes dans grandes joies et malgré désillusion et baptiserons enfant sous nom Louise Françoise Jozot mercredi prochain.

Mère Roux arrivée ici très sévère veut pas que fille couche à côté de sa mère où elle l'a trouvée. Je vous embrasse, une bonne poignée de mains à l'ami Charles,

J. Jozot, père

iront à ….....plus tard,

 

 

 

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Verdun sur le Doubs, le 5 juin 1880

 

Ma bien chère Louise,

 

Ce n'est pas une lettre que je t'écris, que te dirai-je d'ailleurs, sur ma situation, que tu ne saches et ne comprenne parfaitement ; ensuite, il y a des jours, même plutôt  des heures où l'on éprouve un besoin impérieux de s'épancher, où l'on a le cœur gonflé, où l'on ressent comme une sorte de volupté à sentir couler ses larmes sur son visage car chaque larme qui tombe c'est à la fois un souvenir et un regret, pour une joie, pour un bonheur, pour une ivresse qui ne reviendront plus jamais !... aujourd'hui, à cette heure de cette triste journée pluvieuse du 5 juin, mon cœur ni mon âme ne sont disposés à ces tendres épanchements ; Pour le moment je subis le joug de ma destinée et je tombe dans la trivialité, dans le réalisme le plus complet qu'on puisse imaginer. - le but unique de ce billet, chère amie, est de te prier de m'envoyer par Gladie (Madame Descombes) qui te le remettra, un saucisson ???, semblable et de la même qualité que le morceau que m'a remis Jules. Tu marqueras le prix, attendu que j'en remettrai la moitié à Valentine. Adieu, chère Louise, je t'embrasse ainsi que ton mari et ta Valentine.

Ton père qui t'aime,

 

Amédée Jeandet

 

 

 

 

 

 

Verdun sur le Doubs le 7 août 1880

 

 

Ma chère Louise,

 

        

Après ta dernière lettre à Valentine, lettre où la note triste dominait parce que dans ce moment là, ton mari et ta belle sœur étaient malades, que ta chère valentine ne te laissait point de répit et aussi parce que les souvenirs  du temps passé envahissaient ton âme, je voulais t'écrire ! Puis j'ai laissé les jours s'écouler, maintes fois j'ai voulu le faire, mais comme j'allais prendre la plume, je me posais cette question... pourquoi faire ? À quoi bon déverser le trop plein de mon cœur dans un autre cœur qui sent déjà trop vivement ? Selon la somme de sensibilité qui nous a été répartie à chacun par la nature, les épreuves, les catastrophes qui nous atteignent, produisent des effets bien différents. Pourquoi faut-il que je sois parmi ceux chez lesquels, elles laissent des traces indélébiles ? Néanmoins depuis un certain laps de temps, je traverse des phases, qui par leur opposition bien évidente, m'étonnent et jettent quelque trouble dans mon âme. Tantôt dans une de ces phases, par mes allures, ma conversation, l'expression de ma physionomie, je parais vouloir vivre de la vie de tout le monde, aspirer aux jouissances qu'elle procure ; la vie que je mène m'est à charge, je voudrais une autre moins monotone, à sensations ; Le souvenir de ma Fanny ne me quitte pas, il ne me quittera jamais, mais il est moins poignant, il n'a pas son amertume ordinaire ; l'effet du temps qui suit son cours inexorable, paraît se faire sentir en amoindrissant ma profonde douleur : puis il faut le dire, l'influence de Claire, le dernier gage vivant qu'elle m'a laissé de mon fol amour est considérable dans cette période de résignation relative. Tantôt enfin, cette manière d'être de moi-même, cette façon de sentir et apprécier les choses prenant une une toute autre tournure , je redeviens moi, c'est à dire  l'homme le plus ennuyé, le plus dégoûté qui soit au monde ? Je vois ma situation dans tout ce qu'elle a de navrant, de lamentable ; Je vois que j'ai soif des baisers de la femme qui m'adorait, qu'il me faut les caresses, qu'il me faut cette sollicitude dont elle entourait ma vie ; je vois encore ma pauvre Louise que toi, pas plus que tes sœurs , vous n'avez tenu compte de ses suprêmes recommandations et si ma mauvaise voulait que je vécusse jusqu'à l'âge  de ton pauvre grand-père, j'aurais inévitablement le même sort. Je reste toujours dans le statu quo touchant la vente de la pharmacie ! Pourquoi me diras-tu ? Pour bien des raisons dont tu connais quelques unes...pour le chagrin que j'éprouve à quitter ma chère maison, mon joli quartier, la difficulté de trouver un logement convenable, enfin pour d'autres causes qu'il serait trop long d'énumérer aujourd'hui. Pourtant je voudrais bien ne plus être pharmacien cet hiver prochain qui sera malheureusement trop tôt venu. Ci-inclus la photographie réduite de ta mère dans médaillon ; je pense que tu en seras satisfaite. Je te dirai, cher enfant, que j'ai cru avoir une heureuse idée en chargeant M. ???? , mon photographe dont je n'ai eu qu'à me louer, de me mettre en rapport avec un bijoutier de Paris pour me ????, un médaillon ; où peut-on mieux faire qu'à Paris ? Eh bien ! La plus grande déception m'attendait... ce que j'ai reçu est une sorte de grosse boite en argent doré, fabriqué sans goût, sans élégance, où, malgré mes recommandations, un compartiment spécial pour placer un souvenir n'a pas été ménagé … par malheur,  M. ???? a payé le joaillier : 50 francs s'il te plaît !!

Néanmoins, j'ai retourné le médaillon avec une lettre  comme je sais les écrire quand la moutarde me monte au nez. Je viens de recevoir une lettre d'Amédée qui m'ôte tout espoir de le voir rester dans l'armée. Sachant que la classe à laquelle il appartient va être renvoyée ce mois-ci, j'avais une dernière tentative pour l'amener à un rengagement, ne fut ce que de deux ans , c'était toujours autant de gagné dans un autre régiment de cavalerie ! Tout a été inutile, il me répond que sa résolution est irréversible sur deux points, quitter le service et de se fixer en Algérie. Il m'informe  donc qu'il a pris son congé pour Bône et que probablement il sera libéré le 15 de ce mois. Est-il besoin de te dire  combien j'ai le cœur serré de cette double détermination ! N'avoir qu'un fils, le seul de la famille qui sait me comprendre, qui a mes opinions, et le voir s'établir si loin de nous ! L'Algérie est une seconde France, dit-on, je ne dis pas non, mais est-ce la vraie France, la vraie patrie ?...

                                   Au revoir et bonne santé ma bonne et chère amie, je t'embrasse de tout mon cœur ainsi que ta Valentine

 

Amédée Jeandet

 

P.S. Nos amitiés à Charles. Claire et Valentine vous embrassent affectueusement. 

 

 

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Verdun sur le Doubs le 8 septembre 1880

 

 

Ma chère Louise,

 

 

 

En lisant ta lettre ce matin nous avons éprouvé une pénible déception. Le bon Joseph qui avait consenti à laisser Fanny toute une semaine à la maison, dans l'espoir que tu viendrais à temps pour passer quelques jours avec elle, sera bien désappointé quand il saura que ton voyage n'est rien moins qu'assuré. Fanny en raison de ce contre temps serait disposée à rentre chez elle, mais je m'y oppose, attendu que son mari a pris ses dispositions, nous la laisser à Verdun jusqu'au lundi 13 courant. L'indisposition de ta fille paraissant ne pas devoir se prolonger, tu nous fais espérer qu'il te sera possible de te mettre en route mercredi. Tous nous le souhaitons, et pour ma part, je le désire vivement ; toutefois pour peu que Valentine n'offre pas toutes les conditions désirables, tant au point de vue de son état de santé, que sous celui de la ?????, tu ajourneras ton voyage. Mais ne pouvant me passer plus longtemps de ma Claire, fais la partir sans manquer, ????????, vendredi , en lui remettant une petite lettre  pour la tante Parize dans laquelle tu lui donneras les instructions nécessaires  pour qu'elle la confie samedi matin à Cocusse qui doit partir entre 6 et 7 heure. Peut être Jozot ira-t-il vendredi à Seurre ; dans ce cas tout irait pour le mieux ; mais je dis peut être attendu que maître Jozot fait bien des projets mais les exécute rarement.

Fais en sorte de ne rien oublier des effets de Claire, tu garderas le pot de pommade.

Adieu ou mieux à bientôt ma chère fille, je vous embrasse tous bien affectueusement ; tes sœurs se joignent à moi.

Amédée Jeandet

 

 

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Verdun sur le Doubs, le 11 septembre 1880.

 

Ma chère Louise,

 

Cette matinée, vers 10 heures, la voiture de Cocusse s'arrêtait devant la porte et Claire en descendait ! Te dire si j'ai serré avec bonheur  cette chère petite dans mes bras, c'est inutile, tu sais et comprends ma joie... mais pourquoi ne l'accompagnais tu pas, hélas ! Elle eut été plus complète. L'autre jour ta Valentine était malade, à présent, c'est à ton tour à l'être... en vérité c'est comme un fait exprès, et nous avons ici déception sur déception. Pourquoi faut-il, bonne Louise, que tu sois si souvent souffrante ? Tu ne te ménage pas assez,fréquemment, il t'arrive de faire des ouvrages dans la maison qui te sont tout à fait contraires ; ensuite ta petite valentine est pour toi une cause incessante de fatigues, et aussi, tranchons le mot, de contrariétés, vues les tendances  un peu précoces à l'absolutisme que ????? son caractère. Il faudrait t'affranchir un peu des exigences de cet enfant, qui fait de toi littéralement sa chose. A mon avis, une domestique pourrait t'alléger de ce fardeau, en le sens qu'elle s'occuperait de la petite, la mènerait promener, car pétulante comme elle est, la cour et le jardin ne lui suffisent plus pour ses ébats, et faute d'une bonne il faut qu'elle reste à la maison, ou bien que tu sortes avec elle quand tu n'en a ni le temps ni l'envie. Les douleurs aiguës que tu as ressenties sur l'épaule gauche et notamment dans la région du cœur, ne peuvent provenir que de l'affection rhumatismale chronique dont tu es atteinte. Claire m'a dit que M. ????? avait fait appliquer des ??????, c'est bien, mais les ventouse eussent produit un effet plus durable ; les badigeons à la T. d'iode sonnes aussi, mais au début ou les topiques plus actifs sont préférables ; le coton ???? vaudrait peut être mieux en raison de son action permanente et prolongée. Te souviens tu d'avoir fait usage, étant chez nous, de l'infusion de ????????? à la dose d'une tasse à café matin et soir additionnée de ???????????????: de potassium ? Ce traitement convient après la période aiguë et on lui adjoint avec avantage les pilules anti rhumatismales de ?????????? composées avec : ??????????????????????????????????????????.

Tu espères pouvoir venir dans une dizaine de jours. Il ne faudrait guère tarder plus longtemps , attendu qu'une fois le mois d'octobre venu, les beaux jours deviennent rares. Donnes moi de tes nouvelles le plus tôt possible.

Au revoir et à bientôt ma chère amie, je vous embrasse tous bien affectueusement.

 

Amédée Jeandet

 

P.S. Cette lettre commencée hier n'a pu être terminée qu'aujourd'hui 12, notre petit Verdun ayant été occupé militairement par la troupe. L'on doit se battre  demain à Allerey et Bragny. ????? de suite les brodequins. Tes trois sœurs et Joseph qui est venu chercher Fanny vous adressent leurs amitiés ! Jozot passe sa journée à une vente de bois.

P.S La femme d'Abel est assez sérieusement malade depuis quelques jours : fièvre ???????????.

depuis le 30 juillet je suis sans nouvelles d'Amédée !

 

 

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Verdun sur le Doubs le 4 octobre 1880

 

Ma chère Louise,

 

Je te remercie de ton exactitude à nous donner de vos nouvelles. J'ai été heureux d 'apprendre que votre voyage quasi de nuit, s'était effectué sans beaucoup de fatigues. Seulement j'ai été surpris d'apprendre que Lucienne et sa mère, sachant que tu allais arriver, avaient précisément choisi ce moment pour aller à Labergement. Ce matin le coursier m'apporte deux lettres d'Algérie. L'une d'Amédée, l'autre du capitaine Clere. Celle du capitaine est assez intéressante , et comme t'en faire le résumé me prendrait du temps, je préfère vous la communiquer ; tu me la renverras sans faute dans ta prochaine réponse.

Quand à Amédée, il m'annonce sa libération irréversible pour le 12 courant et ses démarches pour s'habiller, trouver une chambre, un restaurant etc... il me dit avoir commandé un habillement complet pour 100 francs, des chaussures pour 4 francs, une paire de bottines 20 francs et de gros souliers dits à la provençale 25 francs. Maintenant pour vêtement ordinaires et de travail, il lui faudra des pantalons en peau de diable, des gilets, une douzaine de blouses, plus des chaussettes, des chemises, etc. .. Si la nourriture est à bon marché à Bône pour les ménages , les gens établis, en revanche pour las célibataires ou jeunes gens  qui vivent à l'hôtel, c'est une autre affaire …  les pensions sont de 90, 80 et 70 francs, sa chambre lui coûte 25 francs par mois. Combien de temps lui et son Rossignol resteront-ils à Bône, avant qu'ils aient trouvé à louer  la ferme qu'ils cherchent, c'est ce que nous ne savons pas... par conséquent, en attendant, il faut donc que j'avise à lui fournir l'argent nécessaire. Comme tu le vois , chère Louise, c'est là encore un nouveau souci à ajouter à bien d'autres !... enfin, si le pauvre enfant,réussit, comme l'espère le bon Capitaine Clere, je ne regretterai les sacrifices d'argent, que je vais faire, malgré toutes les peines que j'ai à gagner. A présent, pour finir,encore une nouvelle qui va te contrarier, comme elle me contrarie moi même : la mère Grivaux vient de m'avertir qu'il ne lui était plus possible de continuer son service... elle sent ses forces s'en aller, elle maigrit, vieille et usée avant l'âge, elle n'ose pas se risquer à passer l'hiver à la maison craignant de tomber malade. La brave femme me dit bien qu'elle restera tout le mois, même jusqu'à la St Martin, pour me donner le temps de trouver une domestique convenable, mais la chose est-elle possible d'ici là ? J'en doute ! Bref, je me vois dans un grand embarras. Si je n'avais pas le fardeau et le tracas de ma pharmacie à la rigueur je pourrais être moins difficile sur le choix d'une domestique, du moins sous certain rapport, mais dans une maison de l'importance de la mienne , c'est autre chose . Peut être pourrai-je traiter maintenant de la vente de mon officine, attendre que M. et Mme Guichard m'adressent un amateur offrant toutes garanties, mais le puis-je maintenant ? Il me faut bon gré mal gré et quoiqu'il m'en coûte , garder encore quelques mois pour gagner l'argent dont ton frère a besoin et que je vais lui envoyer.

                  Adieu ma chère fille bonne santé à vous tous je vous embrasse bien affectueusement.

 

A. Jeandet

 

Valentine est toujours à Givry et ne rentrera chez elle que fin de la .semaine

 

 

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 Verdun sur le Doubs le 11 octobre 1880

 

Ma chère Louise

 

Permets moi de venir témoigner ma surprise de ton silence à mon égard ! Es-tu de nouveau souffrante, ou bien tes occupations absorbent-elles entièrement ton temps ? Par la lettre que je t'ai écrite le quatre courant, tu as pu voir cependant par quelles préoccupations sérieuses j'étais  dominé, et partant j'avais lieu de penser que tu en ressentirais le contre coup et qu'aussitôt tu me ferais connaître tes impressions. Le départ de la mère Grivaux n'est pas une petite affaire... non pas parce qu'elle est une servante modèle, et qu'on ne peut espérer trouver aussi bien, voir même mieux qu'elle, mais parce qu'il faut un certain temps pour arriver à ce résultat, et qu'il qu'il pourrait bien se faire , quand le moment de me quitter sera venu pour elle que je n'aie encore pas mis la main sur une personne convenable. Tu vois mon embarras ! Tout bien considéré, la mère Grivaux me joue là un vilain tour... elle devait me prévenir depuis deux mois...pour excuses, elle dit qu'il n'y a que peu de temps qu'elle sent ses forces faiblir, que l'approche de l'hiver l'effraye, enfin qu'elle n'osait pas. Voilà déjà deux lettres que valentine m'écrit à ce sujet, mercredi dernier elle est allé à Chalon dans le but de voir Mme ROUX dont les relations , comme tu sais sont assez étendues, malheureusement elle était absente. Où est-elle ? C'est ce que Fanny va tenter de savoir. De ton côté, ne pourrais tu faire des recherches ? Valentine rentre enfin chez elle après demain mercredi , nous allons pouvoir  causer ensemble de nos affaires et tacher d'employer le mieux possible le temps qui nous reste d'ici à la Toussaint. Combien il est donc regrettable  que  la situation pécuniaire dans laquelle je me trouve par la faute d'Amédée, m'ait contraint de refuser encore une fois de céder ma pharmacie ! Comme je te l'ai dit, je trouvais un amateur sérieux, dans un mois l'affaire pouvait être conclue et  donc  il n'était plus indispensable de se procurer un domestique à bref délais.

         Adieu ma chère louise, bonne santé à vous tous et recevez nos affectueux embrassements,

 

Amédée Jeandet

 

P.S. N'oublie pas  de me retourner la lettre du Capitaine Clere. Envoie donc par la poste la broderie de Claire  qui est toujours une charmante enfant et gagne chaque jour sous tous les rapports.

 

 

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Date de dernière mise à jour : 16/12/2014