1851 - 1855

 

1851

 

 

Abel Jeandet est à Paris, il écrit à son frère Amédée.

 

Paris le 9 janvier 1851.

 

C’est de cette modeste chambre qui fut souvent la tienne, c’est au coin de cette cheminée où nous avons grelotté ensemble, c’est devant  un feu pareil à celui qui nous faisait tant regretter le foyer paternel, que je réponds enfin, cher frère et ami, à ta lettre.

C’est là aussi qu’elle m’est arrivée toute remplie d’affection, de souvenirs, de tristesse et de regrets. Ce n’était pas seulement une lettre pour moi, c’était la venue d’un réel ami d’enfance dont les joies et les peines me rappelaient fidèlement toutes les miennes et les adoucissaient en les partageant.

Oui, mon ami, la réalisation inespérée d’un de mes plus doux rêves, loin d’avoir resserré mon cœur en lui donnant satisfaction, l’a décalé et a augmenté sa sensibilité native. La nouvelle affection que j’ai trouvée, me fait comme toi regretter, bien souvent, celle que nous avons perdues sans retour, et craindre de perdre celles qui nous restent. Et le croiras-tu, je me retrouve ici, parfois, absorbé par la même pensée dont tu me peint si souvent l’amertume et la douceur. Mais moins à plaindre que toi, j’ai dans la compagne que le sort favorable m’a donnée, un ami qui me comprend. Et toi cher frère tu es seul ! Je sais combien te semblent longues tes soirées sans causeries intimes, combien est triste ta vie veuve d’affection et déshéritée des jouissances du cœur. Mais qui sait ? peut être doit-tu sortir bientôt de ce labyrinthe d’ennuis ? T u es à un âge et dans une position qui ne te permettent  pas de désespérer de l’avenir. Et après tout il faut aussi que notre raison nous serve à apprécier et cet avenir et ce présent et nous même à leur juste valeur. Je puis mieux que tout autre, cher frère, te tenir ce langage philosophique, ma vie est là pour le justifier. Privé de ce qu’on nomme un avenir quand la nature semblait m’avoir donné les moyens de m’en assurer un, condamné à faire le mort quand je me sent plein de vie, destiné à végéter au milieu de brutes dont je suis assuré que l’on pourrait faire des hommes, persécuté dans ma religion, trompé dans mes plus chères espérances humanitaires, je n’en reste pas moins calme et parfois riant au milieu de ce déluge d’iniquités et de maux grands et petits, généraux et particuliers. Parfois enfin, je gémis, je m’attriste et je m’indigne, mais bientôt la conscience de l’imbécillité humaine et de son orgueil exagéré me fait rentre dans mon marais et devenir grenouille. Tu m’as conduit, mon cher frère dans une voie et sur un terrain où il est facile de s’égarer ou du moins de voyager longtemps avant d’arriver à un but. Mon feu est complétement éteint, ma chandelle tire à sa fin, la soirée et mon papier imitent ma chandelle et je m’aperçois que je ne suis  encore qu’au début de ma lettre et que je n’ai rien dit des nombreuses choses dont j’avais à te parler. Il faudra, mon cher ami, que tu me le  pardonnes, mieux si comme tu en avais le droit tu comptais sur des nouvelles, tu n’en auras pas ou du moins fort peu.

Apprend seulement que j’ai été heureux de retrouver ici plusieurs personnes qui ont conservé de toi un bon souvenir. Cet excellent M. Ferdinand est de ce nombre, quel homme ! Flavie pourra t’en parler. Je viens d’écrire le nom de ma femme et ce nom me rappelle combien sont fragiles et changeantes les joies de l’homme, combien la douleur est près de la jouissance. Cette bonne Flavie qui est ma joie a bien failli devenir ma peine car j’ai eu le chagrin de la voir bien malade pendant quelques jours. Me vois-tu seul, médecin et garde malade de cette pauvre enfant à cent lieux de sa famille ? … heureusement j’en ai été pour mes craintes, cela n’a pas eu de suites et elle se porte très bien aujourd’hui. Tu voudras bien, garder ce qui précède pour toi, du moins en partie, et porter de bonnes nouvelles de Flavie à ses parents . Tu leur diras de sa part qu’elle ne leur écrira  que pour leur annoncer notre départ qui aura lieu probablement mercredi prochain. J’ai éprouvé des petits retards de ton genre qui ne m’ont pas permis de retourner  plutôt chez nous malgré le vif désir que j’en avais surtout à cause  de notre cher père  et de ma femme. Tu comprendras cher frère que le ………… suprême  dans lequel je suis ne laisse pas, en dépit de ma philosophie de me tourmenter un peu… beaucoup. J’écris un peu tardivement pour te souhaiter une bonne année, mais j’aime à croire que tu n’accueilleras pas moins favorablement pour cela les souhaits bien sincères, mais hélas ! bien stériles, que forme pour toi ton frère et ami.

Abel Jeandet 

Je n’ai pas encore vu M. Bernard .

Comme tu n’as pas …… ta connaissance pharmaceutique  je me propose de la faire.

 

***

 

 

Mon cher ami,

 

 

Nous sommes toujours sans nouvelles de Paris. Cette prolongation de silence nous semble inexplicable. Elle forme le texte de mille suppositions plus ou moins fâcheuses. Nous pensons qu’à Chalon vous n’en êtes pas réduits là. Aussi viens-je te prier de nous faire savoir le point, par Claude, où vous en êtes à ce sujet.

Nous désirons également d’apprendre quelque chose de ce qui te concerne. La presque impossibilité de nos entrevues ici, doit te  faire comprendre le besoin incessant où nous sommes d’apprendre ce que tu fais, dis et penses, seule compensation qui nous reste, à moi surtout, de supporter plus patiemment notre séparation.

Je viens d’éprouver une des plus longues et des plus cruelles attaques de la maladie que tu connais. Elle a commencé le 6 et a duré quatre jours et quatre nuits consécutifs avec la même acuité. Durant une nuit entre autres j’ai uriné plus de 50 fois ou pour parler plus exactement, je faisais d’inutiles et d’intolérables efforts pour chasser une à deux gouttes de liquide âpre et brûlant, les bains les pilules, les frictions, rien n’y faisait. Le mieux ne s’est manifesté que le dix et j’ai encore beaucoup souffert hier. Ce matin 12 je me trouve assez bien après avoir passé une excellente nuit. Pour toute chose au monde, je n’aurais pas voulu que tu fusses près de moi, tu aurais reconnu sur ma figure décomposée le désastreux effet de la douleur, le poison lent mais infaillible de la vie et de la plus robuste constitution ; car, après tout, il ne me manque que de tous organes urinaires.

Il est près de midi, on sort du bureau de poste où il n’y a rien pour nous : motif de plus de nous énerver de fait après avoir vu la famille Doyen.

Adieu, porte toi bien, ton affectionné et tout dévoué père.

Jeandet

 

12 janvier 1851

 

***

 

Mon cher Ami,

 

Nous avons aussi reçu, aujourd’hui, l’évangile ou la bonne nouvelle ; mais je ne te remercie pas moins de nous l’avoir fait connaître vingt quatre heures plutôt. Abel nous écrit qu’ils seront, lui et sa femme, jeudi soir, 16 du courant, chez Madame François ; qu’ils y resteront le vendredi et samedi et que dimanche 19 ils en partiront. Ainsi, il est bien probable qu’ils arriveront à Chalon lundi soir. Si tu le juges convenable tu feras part de ces nouveaux détails à Monsieur et madame Doyen à qui tu présenteras en même temps mes compliments affectueux.

Ta mère sera dimanche matin près de toi ; elle y restera jusqu’à l’arrivée de os parisiens. Elle te portera les cent francs que tu m’as demandés.

Je vais assez bien depuis huit jours, mieux même, ce me semble, que je n’ai été depuis longtemps. Deux petits voyages que j’ai faits, l’un hier et l’autre aujourd’hui, ne m’ont que médiocrement incommodé. Mon traitement consiste uniquement en une friction à faire avec la pommade que tu connais.

Ton avant dernière lettre m’a profondément affligé. A l’avenir, écris-moi, je te prie, de tout autre manière et par amour pour moi, n’augmente plus mes propres ennuis par le tableau peut être des tiens.

Adieu, mon cher fils, porte toi bien, c’est là le plus précieux des biens.

Ton dévoué père et ami.

Jeandet

 

Verdun le 17 janvier huit heures du soir 1851

 

 

***

Mon cher ami

 

Vous vous effrayez assez à tort, selon moi, d’un retard que nous avions prévu. Ils arriveront sans aucun doute aujourd’hui. Ta mère peut attendre, mais je compte pourtant la voir demain avec Abel.

Ton dévoué père et ami.

Jeandet

 

 

Verdun le 21 janvier 1851

 

Ma santé continue à être assez bonne.

 

***

 

A la lecture de la première partie de ta lettre, mon cher ami, mon cœur bondissait déjà de joie dans la prévision que j’allais apprendre une de ces bonnes et heureuses nouvelles qui changent tout à coup une position précaire  en une position satisfaisante et assurée. Mais hélas ! Mon illusion n’a eu qu’une bien courte durée et le projet dont tu me parles et sur l’exécution duquel tu demandes mon avis,  m’a complétement désabusé. Si tu n’étais pas dominé toi même par une idée fixe et invariable, celle de te faire momentanément remplacer dans l’exercice de ta profession, tu goûterais bientôt les observations suivantes et tu penserais, à cet égard, comme moi. Si tu conviens que tu n’as pour but que de trouver quelqu’un qui puisse être en ton lieu et place, durant tes absences, Comment arrive-t-il que tu n’aies pas vu que le jeune homme qu’on te propose n’a aucune des conditions nécessaires à cet effet ? C’est un étranger qui entend, dit-on, notre langue mais ne la parle pas. Selon moi, ce n’est pas avant quatre mois qu’il puisse seulement répondre, tant bien que mal, au moins exigeant ou si tu aimes mieux au moins bavard de tes clients. Te croiras-tu plus libre parce qu’il y aura un échantillon (animé il est vrai) de plus dans ton officine ? Ce sera, ce me semble, une raison de plus de ne la jamais quitter dans la crainte de l’une de  ces méprises si compromettantes pour le patron, et ici bien faciles à commettre. Sous le point de vue déjà, la proposition qu’on te fait est donc inadmissible. Sous tous les autres et de quelque manière qu’on les envisage tu augmentes tes embarras, et tu te crées une nouvelle charge sans compensation possible avant un an au moins. Or, ne serait ce pas contraire à tes intérêts présents de faire un traité aujourd’hui qui n’offre qu’un résultat éloigné et toujours incertain. Ce  n’est pas ainsi que se font les affaires, et tu as trop peu de passé pour savoir toutes les conséquences qu’elles lèguent souvent à l’avenir. Je suis donc bien éloigné de partager ton opinion puisque tu n’y trouves aucun avantage et que tu n’en restes pas moins invariablement fixé à ton poste. C’est un malheur assurément, mais dont le temps, je l’espère arrivera le remède et la fin.

Ce serait un cas sans exemple  (Laissons M.   ? de côté) d’accepter sans rétribution aucune, un apprenti en pharmacie. Quelque modique qu’eut été l’indemnité, je t’aurais conseillé de le prendre si on en avait offert un ou même qu’on l’eut promis. En supposant qu’on fasse quelques démarches pour ton mariage, tu prendras alors un véritable élève à qui tu pourras confier ta maison et t’absenter quand bon te semblera.

Je finirai par une dernière considération, bien triste, il est vrai, mais que la nécessité m’oblige de te dire, c’est que nous tomberions rapidement, tous ensemble, dans la gêne et le besoin, si nous ne nous imposons, tous ensemble aussi, des économies et même des privations.

Adieu, porte toi bien, ton tout dévoué père et ami.

Jeandet

Verdun le 25 janvier 1851.

 

 

 

 

***

J’ai ajouté quelques notes pour la compréhension. Cette lettre d’Abel Jeandet à son frère a été assez difficile à transcrire, il reste un nom que je n’ai pas pu déchiffrer.

 

 Le 1° février 1851 au soir,

 

Mon cher frère,

 

L’odorante violette, la mauve adoucissante, le bienfaisant pavot qui endort nos douleurs physiques peuvent bien manquer à tes bocaux, le spiraea ulmaria (1) peut bien échapper à ton incessante recherche, il est assez d’autres fleurs fraîches et variées que tu moissonnes toujours abondantes qui ne te font jamais défaut, ce sont celles qui parfument et remplissent tes lettres non moins fécondes que gracieuses.

Mais ici, autour de nous, la terre est triste, dépouillée, sans verdure comme sans fleurs et nous subissons l’influence du milieu dans lequel nous sommes placés. Aussi est-ce  avec regret que je me vois chargé de te répondre. Que n’es-tu à ma place, mon cher Amédée,  combien cette lettre y gagnerait : au lieu d’une feuille sèche et morte ce serait un pétale frais et embaumé.

Je reviens à nos moutons, c’est à dire à ma prairie que leur reine a abandonné pour y apparaître en mai, juin et juillet, couronnée de fleurs.

étrange  destinée que celle de tous les objets qui sont sous la dépendance de l’homme ! Cette habitante des prairies humides, du bord des fossés, et des jardins est peut être à la veille d’établir son empire là où régnaient, naguère, les hydragogues et les panchymagogues (2) les plus vantés !

Mon dieu ! ce ne serait pas la première fois que l’ignorance aveugle aurait précédé la science et lui aurait ouvert la voie de découvertes utiles.

Du reste ton observation sur le Dr Cassier n’en demeurera pas moins juste. Il paraît donc que grâce au dit docteur et à toi, digne émule des Dioscoride (3)? Mathiole (4) et du ?????, cette reine détrônée va être rétablie au nom de la science, dans son empire dont la science l’avait chassée. Par un hasard assez singulier, presque dans le même temps où on te parlait de cette pâquerette je recevais des nouvelles par l’entremise d’un malade renseigné par son curé... Maman est revenue de Chalon, ta lettre l’a suivie ; nous étions sur la voie et notre nouveau monde a été découvert !

Je me dispenserai de mettre à contribution Durandet, Loizeleur de Longchamp et autres pour ce qui regarde l’emploi thérapeutique  de la spirée, d’ailleurs ils ne sont pas d’accord, c’est ce qui me détermine à recourir à une autorité bien autrement compétente à la personne qui est allé recueillir  la plante précieuse, à notre mère enfin ! c’est elle qui va parler , j’écris sous sa dictée ( maman voulant établir, tout au long la généalogie de la Sainte plante  dont les vertus reconnues par le curé de St Martin en Gâtinais ont été révélées au curé d ‘Allerey etc etc je me vois forcé d’abréger et d’arriver au mode de préparation  et d’administration.

La quantité ci-jointe peut servir à composer trois bouteilles d’infusion (laisser infuser pendant une heure ou deux). Le malade doit en prendre trois verre par jour, un le matin à jeun, le second à midi, et le troisième le soir. Notre père propose d’ajouter pour chaque bouteille 4 onces de sirop de 5 racines. (5) (ce ci n’est plus orthodoxe). On la désigne ici sous le nom de racine des près et de filipendule (Bejot). Au moyen de ces noms et mieux avec un échantillon que tu conserveras, tu pourras en aller chercher toi-même chez les jardinières fleuristes de Chalon. Le plus grand mystère devra envelopper tout ce qui est relatif à l’origine, à la recherche et à la préparation de la plante. Tu pourras montrer la plante comme preuve et garantie mais tu devras la préparer.

Prix de la bouteille 20 francs, en conscience. L’emploi doit en être continu jusqu’à l’épuisement de la bourse du malade.

Aujourd’hui les plaisanteries, à demain les choses sérieuses.

Tout à toi

Abel Jeandet

 

Remplis la demi bouteille d’oxymel (6) et y joindre une demi bouteille de sirop de gomme.

  

(1)  la reine des prés.

(2)  remèdes capables de purger toutes les humeurs.

(3)   Traité contenant la description de plus de six cent plantes médicinales.

(4) Giroflée

(5) Le sirop des cinq racines apéritives est un sirop utilisé en médecine pour ses vertus apéritives. Il est fabriqué avec des racines d’ache, d’asperge, de fenouil, de persil et de petit houx.

(6)  Mélange d’eau de miel et de vinaigre.

 

 

***

 

Quelque soit l’auteur, mon cher ami, je n’accepte pas la version : la pauvreté c’est l’égoïsme, en place de celle si vraie et si frappante de Larchambaudie, la pauvreté c’est l’esclavager. Dans l’affaire qui vient de nous occuper n’en offrons nous pas un exemple ? notre cœur et surtout le tien si plein de généreux sentiments parce qu’il est encore tout jeune, s’est-il formé et n’a-t-il pas souffert en prenant le parti que je t’ai conseillé. Tu te croyais plus engagé qu’un autre à remplir cet acte de dévouement, parce que tu es considéré comme pharmacien démocrate, mais regarde, je te prie, autour de toi, et dis moi ce que font, en ta faveur, nos frères démocrates ; dis-moi ce qu’a fait ou ce que promettait au moins de faire, ce m ; Félix, si bien posé à Chalon, pour un jeune compatriote dont il connaît sans doute la famille et les antécédents. Ne cherchons pas, mon cher ami, à nous abuser : tout en France se trouve dans les mots ; rien dans les choses. Il y a bientôt trois ans que ton frère l’a dit : Sous un gouvernement démocratique personne ne sait ce que signifie Démocratie et personne n’agit en démocrate. Quand tu agirais comme tel, qu’en résulterait-il ni toi, ni moi, ni mille autres ne pourrions rendre cet exemple contagieux, et l’égoïsme des riches et des importants y mettrait un insurmontable obstacle.

Je n’ignore pas que tu avais bien des observations à m’adresser sue les motifs que j’ai fait valoir dans ma dernière lettre pour te détourner de ton projet ; mais j’y aurais trouvé des réponses faciles et les conclusions, je crois ont été toujours la même, la pauvreté c’est l’esclavage.

Tu trouveras dans le paquet qu’on t’envoie une lancette, je dois te faire observer que cet instrument n’est propre qu’à ouvrir des dépôts ou abcès placés sous la peau, mais que , s’agissant d’un Panaris, où l’incision doit pénétrer profondément, il faudrait un bistouri.

Je n’ose pas te parler de ma santé qui est pourtant meilleure depuis 15 jours, qu’elle n’a été il y a longtemps ; car à cause de la durée de cette amélioration, je redoute une rechute plus prompt et plus cruelle.

Adieu, ton père et ami

Jeandet

Verdun le 1°février 1851

P.S. Nous avons promis de fournir un bandage à un homme qui porte une hernie inguinale du côté droit. A cet effet envoie nous en deux ou trois. Come tu es peut être fort peu au courant de ce petit mécanisme, voici quelques règles qui serviront à te ???

Le report qui comprend la pelote doit avoir pour longueur celle que mesure une ligne partant de la partie moyenne des vertèbres lombaires et allant se terminer à l’aine. Pour notre cas particulier cette ligne que nous avons mesurée est de 44 centimètres, ce qui forme environ la moitié de la longueur du bandage. La pelote devra être à droite et dirigée en bas. Fais nous connaître le prix. 

 

 

 

 

***

 

 

Cette lettre d’Abel Jeandet à son frère Amédée est datée du 5 février 1851.

 

 

Mon cher frère,

 

Je ne crois pas à l’efficacité de ces moyens de consolation qui consistent o mettre sous les yeux de celui qui souffre le tableau des maux plus grands encore qu’endurent les frères d’infortune, je ne crois pas d’avantage à la puissance du conseil et des encouragements, moyens stériles et presque toujours hors de saison.

Enfin j’admire la réponse de ce fier mendiant espagnol à un Moraliseur importun «  je vous demande l’aumône  et non pas des conseils ».

Ceci posé je ne te donnerai donc pas , cher frère, de ces consolations banales qui ne consolent de rien et dont le vulgaire est si prodigue.

Quant à moi, cher ami, je pense ( et je ne doute pas que tu sois de cet avis) que lorsque la fatalité vous a mis dans l’impuissance de guérir celui qui souffre, le meilleur soulagement qu’on puisse lui apporter est de lui prouver que l’on  comprend ses peines et qu’on les partage.

Ces preuves là, cher frère, je ne crois pas avoir besoin de te les donner.

Il me reste donc seulement à répondre à la partie capitale de ta lettre, ce que je ferais en deux mots, car je t’écris au milieu des conversations entrecroisées de notre père, de notre mère et de ma femme. Nos chers parents étaient présents à l’arrivée de ta lettre  mais ils ne connaissent rien de son contenu. Je pense comme toi qu’il est surtout important que notre père n’en soit pas informé, car tu sais combien les affaires d’intérêts lui font peur. Quant à moi j’y suis  bien peu habile, néanmoins j’avais résolu d’entreprendre moi même et seul la solution du problème, sauf à en parler plus tard à notre mère dont le concours toujours si dévoué nous sera sans doute indispensable. Mais le temps m’a manqué et notre mère allant chez toi demain au lieu de lundi je n’ai rien pu faire , ni rien dit. Si tu ne veux pas lui en parler de vive voix et que tu puisses attendre jusqu’à lundi prochain époque de son retour ici alors je lui ferai la confidence et si je n’ai rien trouvé d’ici là nous nous entendrons pour réaliser le plus promptement possible  la somme dont tu as besoin.

0 bientôt, cher frère, je t’embrasse de cœur et te prie de ma croire ton meilleur ami.

Abel Jeandet

 Cinq février 1851 au soir

 Écris-moi en cas de nécessité.

Je te dirai que notre père a été bien content de la lettre que tu lui a adressée.

 

 

***

 

 

Mon cher frère,

Tu as tes ennuis, tes occupations et nous les notres . Tu n’es pas toujours en veine d’écrire ni nous non plus, aussi tant en mon nom qu’en celui de nos chers parents je répondrai à ta lettre que les quelques lignes qui suivent.

1° Ce dont tu t’occupes fort peu  doit pourtant t’occuper beaucoup car cela est des plus  sérieux et bien moins éloigné qu’il ne te semble.

2° Esculape a du savoir parlé plus d’un langage, car il était le fils d’Apollon et sa nombreuse et illustre progéniture  prouve qu’il a eu des rapports intimes avec Cupidon.

3° Tu nous dit que l’affaire Mazoyer est toujours au même point et que néanmoins il est probable que tu vas écrire pour obtenir un brevet.

Pourquoi demander un brevet ? Tu n’as rien à breveter. Il faut pour cela que tu aies traité avec M. Mazoyer. Que ferais-tu de ton brevet, si après l’avoir obtenu tu ne t’arrangeais pas avec la personne en question ?

Qui donc a motivé un changement d’opinion sur la question du brevet ? que penses-tu de ma dernière observation, à savoir, que ce serait plutôt une autorisation qu’un brevet puisqu’il s’agit d’un remède secret ?

Sur cent préparations médicinales plus ou moins en vogue, nous n’en trouvons peut être pas une de brevetée.

Le brevet ne peut être accordé  que pour une découverte  connue, dont l’usage  et le but sont déterminés.

Aucune loi ne peut vous autoriser à vendre  un médicament dont la composition n’est pas connue. Ce qui est arrivé à M. Mazoyer le prouve. Un jugement rendu dernièrement nous apprend qu’un pharmacien  même ne peut pas vendre un remède secret. Un autre jugement rendu en faveur  de M. Leperdriel, non breveté, nous prouve que ce titre n’est pas indispensable pour poursuivre un contrefaiseur. Il résulte de tout ceci, qu’i faut d’abord, et avant tout, traiter avec M. Mazoyer, ce qui est l’affaire de quelques heures, sauf à ce mettre en règle dans la suite, ainsi qu’il appartiendra, après avoir consulté une personne versée dans la chicane et en faisant profession.

Du reste dimanche prochain, après déjeuner, notre mère ira te porter ses conseils et son activité accoutumée.

Adieu cher frère et ami, tout à toi

Abel Jeandet

 Ce 3  avril 1851

 Tu voudras bien envoyer Claude à St Laurent au devant de notre mère.

 

 

***

Mon cher ami,

 

Puisqu’on ne veut pas me considérer comme mort,  malgré mes continuelles réclamations, ou me laisser au moins tel que m’ont fait les fatigues, l’âge et les infirmités, un de ces personnages muets et inintelligents qui apparaissent parfois pour garnir la scène, il faut bien, les autres se taisant, que je t’écrive quelques mots en réponse à ta dernière lettre, quoique la question dont il s’agit soit une de celles qu’il m’appartient le moins de résoudre. Vu mon état présent et l’incapacité où il m’a réduit. Toutefois  si je ne me trompe pas sur mes souvenirs, je crois  pouvoir t’affirmer que tes craintes et tes ?? dans l’importante affaire qui se projette n’ont aucun fondement solide. L’amour, mon cher ami, n’est guère une passion de l’âge mûr. S’il y vient quelques fois, il reste modéré et presque froid ; il n’a point d’emportements ni d’insurmontables désirs de se satisfaire ayant pour contrepoids et trouvant sa guérison dans des intérêts dont le maintien forme la sécurité sinon le bonheur de la vie. Il me semble que si tu avais fait un retour sur toi-même tu serais fort tranquille à cet égard. Arrivé bientôt à 27 ans combien de fois déjà as tu ressenti les atteintes de cette passion ? et si, comme je le présume, tu n’as éprouvé jusqu’à présent qu’un passager besoin d’éteindre tes sens trop exaltés, tes appréhensions pour l’avenir sont, à mes yeux, complétement chimériques. Crois en ma vieille expérience : à ton âge on a été dix fois amoureux et on ne l’a jamais été sérieusement. Ces goûts éphémères ont passé aussitôt qu’on a cessé d’en voir les objets. Il serait étrange que tu ne fusses pas pour toi-même un exemple de cette fragilité et de cette indifférence si nous tombons tous pour ce qui nous a causé les plus fortes impulsions.

Il ne faut donc point hésiter à mener à bonne fin le mariage qu’on te propose, femme jeune, intelligente, spirituelle et propre à tout ; aisance assurée puisqu’elle repose sur la propriété ; famille honorable et bien posée, tu rencontres là toutes les conditions que tu cherchais peut être vraiment ailleurs, et surtout, j’oubliais de la dire, une personne qui t’aime et ne te prend qu’à ce titre.

Le voyage que tu dois faire lundi prochain terminera je l’espère, toutes les incertitudes. Ne manque pas de nous en faire connaître le résultat. Tu verras la jeune personne, tu lui parleras en particulier et ces entretiens contribueront à votre but.

J’allais assez passablement depuis le  ma10rs, mais deux petits voyages faits le 15 et le 16 de ce mois ont ramené les accidents qui du reste n’ont pas été bien graves. C’est une preuve de plus pour moi que pour vivre sans trop souffrir, je dois absolument renoncer à toute espèce de course soit à pied soit en voiture.

Adieu, porte toi bien, ton dévoué père et ami.

Jeandet

 

Verdun le 19 avril 1851

 

***

 

Il me semble, mon cher ami, que tu envisages d’une manière exagérée l’installation chez toi de l’enfant Girard. Il ne s’agit pas ici de savoir précisément si on te le laissera trois ou quatre ans, mais de déterminer, après quinze jours d’essai, combien il faudra de temps pour qu’il te soit utile. L’apparente précocité de son intelligence porte à croire que quatre ou cinq mois y suffiront probablement. Or s’il reste seulement deux ans dans ton officine, c’est dix huit mois qui restent à ton profit. T’inquiéter de ce que tu feras à cette époque, si ce jeune homme venant à te manquer, serait une préoccupation tant soit peu ridicule et que ne comportent les incertitudes de l’avenir. Un des plus grands défauts attachés à ta constitution morale est de trop te tourmenter de ce qui sera et pas assez de ce qui est, ayant en perspective les heureux changements qui peuvent et qui doivent même à ton âge dans la marche ordinaire des choses, améliorer ta position actuelle, il te doit paraître comme à moi fort naturel que les parents Girard cherchent à donner à leur enfant une profession stable et qui confère de notables avantages ; mais le moment en est encore bien éloigné et les moyens d’y parvenir incertains, je te conseille donc de persister dans le projet que tu t’étais proposé à cet égard : faire travailler cet enfant pour le rendre bientôt propre à en tirer des services, tout en lui facilitant, par là, la voie où il désirerait d’entrer plus tard. Je ne doute pas que son séjour chez toi et sa petite éducation pharmaceutique n’y contribuent infiniment.

Il y avait aujourd’hui foire à Verdun. Je croyais y voir lr grand-père Girard, mais il n’y est probablement pas venu. A notre plus prochaine entrevue, je lui parlerai de l’objet dont il s’agit et je t’informerai quelles sont les véritables intentions et ses vœux touchant son petit fils.

Je ne veux pas finir cette lettre sans te dire un mot de ton futur mariage. Tu as vu tout récemment la jeune personne et ses parents. Je désire que la bonne opinion que tu t’es faite d’eux tous se confirme de plus en plus. Il est assurément fort respectable de faire partie du nombre des prolétaires, mais leur histoire que tu lis à l’heure qu’il est a du te frapper assez, à l’émouvant tableau de leurs misères, pour en sortir toi même et te créer une autre existence. Ce moyen est à ta disposition. Serais-tu si ennemi de toi et des tiens pour ne point en profiter ? A cette occasion je te prierais de ne plus être aussi franc et aussi explicite que tu ne l’es ordinairement quand il est question de cette affaire en présence des étrangers ou de toutes autres personnes qui pourraient divulguer ce qui doit rester secret. En tout et pour tout abstiens toi de ces excentricités de paroles dont tu es rarement maître et qui, sous le boisseau où nous vivons, nous compromettent toujours sans jamais bénéficier aux autres.

Adieu, mon cher fils, porte toi bien et reçois, comme de coutume, l’assurance de mon entier dévouement.

Jeandet

10 mai 1851

P.S. Donne à Marie qui te remettra cette lettre, pour Mademoiselle Pelletier ???   ??? 1 boîte de pastilles de menthe 20 centimes.

 

Cette lettre était close et cachetée quand j’ai reçu ce soir la tienne. Claude est un drôle et un polisson qui savait bien à qui il ??? , car toutes réflexions dites philosophiques sont d’un sot, ou si tu aimes mieux d’un enfant qui ignore les obligations réciproques  qui nous lient. Tu devais le matériel et à cet effet avoir recours au commissaire de police. Tu t’engages  d’abord à ne pas lui payer  tout d’abord ce que tu lui dois. Quant au reste , un peu de patience pour que nous puissions y pourvoir.

 

***

 

Si tu en es encore aujourd’hui, mon cher Amédée, à savoir comment a été accueilli la proposition que tu as faite à M. Clément de venir passer quelques mois chez toi aux clauses et conditions qu’il avait acceptées précédemment, il me semble qu’il t’importe plus que jamais d’avoir à ce sujet une réponse définitive, afin de te pourvoir ailleurs dans le cas où tes offres seraient refusées. Avec le projet bien arrêté d’arriver à la conclusion du mariage dont il est si fort question, comme tout le monde, je sens l’indispensable nécessité qu’il y a d’avoir quelqu’un qui puisse te remplacer et tenir ta maison pendant les fréquentes absences que tu seras obligé de faire. M. Clément est apparemment la personne qui te conviendrait le mieux, accoutumés que vous êtes l’un et l’autre à vos allures, et lui en particulier aux besoins et aux exigences de ta pharmacie. Cette  lettre a donc pour but de t’inviter à lui écrire de nouveau, en supposant qu’il ne t’a point encore répondu, et de lui annoncer, sans réticences aucune, que tu viens d’ouvrir de sérieuses négociations pour un mariage qui pourtant n’aura pas lieu avant le mois d’août prochain, mais qui va t’astreindre à des démarches incompatibles avec le service de ton officine. Mande moi, sous bref délai, ce que tu auras fait à cet égard.

Le billet de mille francs souscrit au profit de Jeandet échoit le 7 juin prochain. C’est 50 francs d’intérêt que nous lui devons. J’ai pour y satisfaire les 15 francs que Naudin m’a enfin remboursés. Il reste 35 francs que tu auras à me donner. Je ne parle pas de ce que je te peux devoir à titre de factures. Le billet de Jeandet a été fait pour moi. Je désirerai qu’il fut en ton nom, en voici la formule : « Je soussigné, reconnais devoir à M. Jeandet-Labrosse, mon cousin, la somme de mille francs qu’il m’a prêtés et que je promets de lui rembourser dans un an avec intérêts à 5 pour cent. » dater et signer. A l’acquit de cette reconnaissance, je te rendrais, à notre prochaine entrevue, le billet que tu m’as souscrit.

Tu nous a renvoyé ta mère dans un assez mauvais état. Depuis son retour ici, elle a presque constamment gardé le lit, tourmentée qu’elle est par une douleur continuelle au bas ventre, laquelle est, comme tu le sais, sa maladie habituelle quand elle a été fatiguée trop longtemps. Dieu veuille que cela ne dure pas deux à trois mois ainsi qu’il est déjà arrivé plusieurs fois !

Nous avons appris par une involontaire indiscrétion que tu avais passé une de tes dernières soirées à te promener. Comment allait la pharmacie pendant une aussi longue absence ? Ta mère exige impérieusement que je te demande de ne plus abandonner ainsi tes intérêts et pour mieux dire ta réputation et ta responsabilité à la discrétion et à l’intelligence d’un enfant qui a besoin sans cesse de la main et de l’œil du maître.

On t’envoie par l’intermédiaire de Mademoiselle Ragonneau qui veut bien aussi se charger de cette lettre, 4 serviettes pour te laver, 3 tabliers de cuisine et un linge pour envelopper le pain.

Adieu mon cher fils, portes-toi bien, ton affectionné père

Jeandet

Verdun le 26 mai 1851

 

***

 

Mon cher frère,

Flavie a reçu hier soir, une lettre de sa mère dont tu fais presque tous les frais…Rien de ce qu’on nous y apprend ne m’a surpris. Chaque jour je prédisais ce qui vient d’arriver. Quoi de plus facile à prévoir, d’après l’inaction dans laquelle la famille Sigaud, d’un côté et toi de l’autre restiez, depuis notre voyage de Varennes et la visite domiciliaire de M. Renaud chez toi ? Ce qui me surprend c’est ton silence avec nous. Tu as du prendre une résolution définitive, il le faut, comment se fait-il que tu ne nous en ais pas fait part. Tout cela arrive certainement par ta faute, mais je ne pense pas que tu doives t’en affliger. Ton mariage futur n’étant nullement une affaire de cœur et d’amour devait nécessairement être une affaire d’argent ; Tout le monde le considérait comme tel, et cependant il n’en était rien. Quelque répugnance que cela m’inspire, je suis bien forcé d’envisager la question au point de vue de l’intérêt, puisque l’intérêt est la base  et le mobile de toutes les actions humaines. Que t’apportait ta femme ? Des charges nouvelles et des embarras nouveaux, d’abord, puis au bout de quelques années, à peine assez de revenus pour couvrir ses propres dépenses et l’augmentation qu’elle occasionnerait dans celle de ta maison. Cette union ne réalisait donc aucun de tes rêves de jeune homme et ne satisfaisait nullement aux exigences de ta position sociale. Du moment où le mariage n’est pas l’union de deux cœurs entraînés irrésistiblement l’un vers l’autre, il faut que ce soit celle des quatre règles d’arithmétique dont le résultat est un produit.

Quand le mariage n’affranchit pas la rondeur de la dot, il ferait davantage par une foule d’exigences et de devoirs qu’il vous impose.

En prenant position dans la société par une profession libérale, dans l’argot du monde, tu as rivé un des anneaux de ta chaîne, il faut que le mariage soit pour toi non un nouvel anneau ajouté à cette chaîne, mais un moyen pour la rendre plus légère et même pour la briser.

Je t’écris en courant ces quelques lignes cher frère et ami, pour te donner un peu de courage et de résolution et pour t’assurer de nouveau de vives sympathies et de la sincère affection de ton meilleur ami

Abel

Ce 20 juin 1851 (au matin)

 

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Verdun 26 août 1851

 

Si je croyais, cher frère, que quelques lignes de moi pussent adoucir tes peines et diminuer tes ennuis, je te les adresserais, de temps en temps, ces lignes consolatrices, une lettre qui te serait agréable à lire ne saurait m’être pénible à écrire, mais hélas ! Mon cher ami, soit dit sans faire injure à tes sentiments pour moi, je ne crois pas au talisman de mes paroles, je ne crois pas à leur puissance curative. Certes les maux que tu endures ne sont pas incurables, crois le bien, mais ils ne sont pas de ceux que les secours de la médecine ou de l’amitié guérissent, ils n’ont d’autres remèdes que le temps.

Ce guide qui manque, dis-tu à ta marche incertaine dans le sentier rocailleux de la vie, cette voix amie et vigilante que tu te plains de ne pas entendre te crier courage ou prend garde ! Tout cela est inutile dans ces moments d’abattement où l’homme se fait défaut à lui même et deviens le jouet de ses propres passions. Je n’incrimine pas notre pauvre espèce, je fais tout bonnement sa psychologie. Rien n’est plus rétif à la puissance de l’homme, rien n’échappe plus à son investigation que lui même. Et voilà pourquoi l’homme humanité s’agite à trouver son centre de gravité, sans repos et voilà pourquoi l’homme individu lutte si péniblement contre ses propres passions, contre lui-même, et voilà pourquoi enfin je ne conseille et ne console plus que par routine persuadé que je suis de l’inutilité de ces moyens.

En face d’une telle impuissance ; mon moi hésite à se produire, il cherche à s’annihiler, à simplifier son existence, à estimer ses joies et ses peines à leur juste valeur et surtout à ne pas poursuivre ou rêver un but vague indéfini quand à chaque moment du jour la nature lui montre le fait fatal, inévitable ou ??? tous les êtres. Ceci dit, pour obéir à mon instinct philosophique, je passe à autre chose. Ton projet de nous amener notre poète chalonnais t’a paru bien simple, bien prosaïque, eh ! bien c’est une affaire d’état aux yeux de notre excellent père…  Quoiqu’il en soit ce sera pour nous et pour moi en particulier une bonne fortune. On est trop souvent forcé d’accueillir des sots qui vous déplaisent pour ne pas s’en dédommager quand l’occasion se présente. Dis donc à M. Goujon, que si ??? je n’en doute pas il trouve quelque charme dans une très modeste mais très cordiale hospitalité dont le cœur et la sympathie ferons les frais, il sera le bien venu ici.

Au revoir cher frère et ami

Abel

 

 

 

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Chapuis ? écrit  à son beau frère François Philoclès Jeandet et sa femme Anne Chapuis.

 

 Paris 21 septembre 1851 

Je reçois la lettre de ma soeur, et je mempresse  mon cher docteur, de mettre à votre disposition dabord ce qui dépend de moi, cest à dire une petite chambre dans notre modeste demeure à votre arrivée à Paris, sauf pour vous ensuite à prendre les mesures qui vous conviendront.

Ma femme aurait été plus heureuse, ainsi que moi, de vous offrir lhospitalité dans des circonstances autres que celles qui vous amènent auprès de nous; mais tels que nous nous trouvons aujourdhui, nous sommes entièrement à vous, et je nai pas besoin de vous dire , à vous et à ma sœur, quelle fera tout ce qui dépendra delle pour rendre votre position plus supportable.

Cet après midi, elle va voir Mme Bernard; jirai moi-même à Chaillot, demain matin et tout ce que pourra notre concours à défaut dautres choses, nous le ferons.

Je comprends très bien maintenant, mon cher docteur, vos douleurs et votre tristesse croissante; mais avec les progrès qua fait la science, ce nest quune question de quelques semaines.

A revoir, mon cher docteur, embrassez pour moi ma sœur, mes amitiés à Abel et Amédée. Henri vous embrasse tous.

Votre dévoué frère

Chapuis

 

Je ne puis ma chère sœur que me joindre à votre frère pour vous dire , combien je suis peiné de savoir cet excellent M. Jeandet aussi souffrant. Heureusement que votre voyage va lui ôter ses souffrances et lui rendre la santé. Soyez assez bonne pour m’indiquer le jour et l’heure de votre arrivée au chemin de fer afin que je puisse aller au devant de vous et vous emmener à la maison. Je n’ai que le temps de vous embrasser tous C Chapuis

 

 

***

 

  

Paris 18 novembre 1851

 

Il y a un peu de temps ma chère soeur que j’avais l’intention de te répondre; mes occupations, qui me prennent à peu près tout mon temps, ne me l’ont pas permis; et c’est la dernière lettre d ‘ Amédée qui me détermine à prendre sur une de mes heures de travail pour t’écrire sans plus tarder.

Il s’était passé tant de jours entre notre correspondance de février et votre amicale invitation d’août   que j’avais cru devoir me résigner à votre indifférence avec douleur, il est vrai , mais avec la fermeté  que donne l’habitude du malheur. Cette démarche suprême de M. Blain ?  me prouve que je m’étais trompé, je ne crains pas d’avouer que j’en suis bien aise et je m’empresse  de vous rassurer sur mon compte .

Les premières difficultés que j’ai ressenties lors de mon arrivée à Paris , toutes graves qu’elles étaient, j’ai eu le bonheur de les surmonter. Ma position n’est pas brillante, mais elle est pour le moment aussi sûre que le permet l’instabilité des évènements, et elle nous fait vivre sans avoir plus à craindre d’être exilé à 7 ou 800 kilomètres  de tout ce qu’on peut connaître ou aimer, ni d’être privé de son poste, jugé et condamné sans avoir été entendu.

J’ai su de tes nouvelles, ma chère soeur, et des détails  sur vous tous par des compatriotes  qui sont en correspondance avec Verdun, ou qui en sont revenus; car bien que je n’ai pas écrit, je n’en ai pas moins conservé les mêmes sentiments d’intérêt  pour tout ce qui vous concerne.

J’ai appris et cela m’a fait de la peine, que souvent tu es souffrante, que ton mari est fort triste et que ma pauvre petite nièce n’a pas cessé d’avoir une grossesse  extrêmement pénible et que son temps se partage entre ses deux fils.

Nous vieillissons; c’est un fait que nous ne pouvons nous dissimuler; et avec la vieillesse les plaisirs diminuent et les peines s’augmentent en proportion. Qu’y faire ? Se soumettre à la loi de la nature, et prendre le bien quand il vient par hasard.

J’aurais été heureux sans doute , si moi et les miens, nous avions pu passer avec vous une partie des vacances; mais vous avez du comprendre que la première année de mon retour à Paris , sans parler de la dépense, j’avais mille motifs pour ne point entreprendre le voyage  de Bourgogne, malgré la facilité et la rapidité  des transports. Il me fallait renouer des relations  brisées, chercher dans un travail de tous les instants les moyens de pourvoir aux besoins de la famille, et je n’ai pu en venir à bout qu’à force de constance et d’assiduité. Enfin comme je te le disais , ma position  est supportable, puisque nous vivons en travaillant.

Je remercie Amédée de son souvenir, Abel de son invitation, toi et ton mari du désir que tu m’as exprimé de nous voir. Ce désir se réalisera-t-il ? je l’ignore . Quoiqu’il en soit, ma femme, Henri et moi nous vous embrassons tous et vous répétons de coeur l’assurance de notre sincère affection.

Tout à toi

Chapuis

 

rue des martyres - 73 -

 

 

***

 

 

Paris 21 novembre 1851

 

 

Mon cher Docteur,

 

En vous écrivant hier à la hâte quelques mots, j’étais pressé par l’heure de la poste et n’ai pas eu le temps de vous dire que j’avais un toit à vous offrir chez moi à Chaillot et que jusqu’au moment ou vous aurez pris la résolution de vous poser à l’hospice  Necker vous seriez mieux que dans un hôtel et qu’il vous sera plus facile d’aviser aux moyens de le faire convenablement . ainsi acceptez sans autre façons ma proposition et faites nous connaitre le jour de votre arrivée.

Votre dévoué serviteur …

Bernard Desvones?

 

compliments affectueux , amitiés.

 

 

***

Voici deux lettres reçues ce matin, et dont la lecture ne vous sera pas moins satisfaisante qu’à nous. M. Bernard  surtout par son offre surpasse toutes nos prévisions. Nous pouvons donc compter sur lui en tout et partout, comme nous y comptions déjà à l’avance. Je prie ma femme de ne pas sortir de Verdun sans aller voir Mademoiselle Pelletier à titre d’un premier gage de notre reconnaissance. Vous devinez, sans que je vous le dise, que nous accepterons un séjour momentané chez Chapuis.

Je ne puis pas voir la fin de mon cruel accès, la nuit dernière a été moins mauvaise que la précédente à cause de deux ??? que j’ai prises hier soir. Aujourd’hui je continue de souffrir encore beaucoup, les urines restant toujours rares et m’obligeant à faire tous les quarts d’heure d’inutiles efforts pour en rendre quelques gouttes seulement. Quand aux accidents généraux que j’éprouvais, ils sont totalement dissipés quoique mon inappétence pour toute espèces d’aliments soit absolue.

On doit trouver dans un des tiroirs de mon secrétaire qui est dans la bibliothèque mon toupet qu’on m’apportera.

Adieu, portez-vous bien, votre tout dévoué père et mari.

Jeandet

 

Verdun Chalon le 22 Novembre 1851

 

Mon père est d’avis que tu n’apportes que 300 francs afin de moins vous charger ; Il sera toujours facile de vous procurer de l’argent à Paris. Inutile d’emporter la seringue.

 

François Jeandet doit être à Chalon, il écrit à sa femme et sans doute Abel qui sont à Verdun. C’est Amédée qui ajoute un mot à la fin de la lettre.

 

 

***

 

 

Des incidents fort désagréables, et dont il serait fort inutile que je t’entretienne, m’ont empêché, mon cher Amédée de te répondre immédiatement, comme j’en avais l’intention après la lecture de ta lettre. C’est avec un redoublement de tristesse que j’ai appris le nouvel accident qui n’a pas permis à ton père de partir aussitôt qu’il se l’était proposé. Mais j’espère bien qu’au moment où je t’écris, le mal aura cédé à tes soins, à ceux de ton frère et de ma soeur.

Lorsqu’une famille est frappée dans son chef, le fait est par lui même assez grave pour affliger profondément sa femme et ses enfants, et je comprends que, si à une douleur, à une appréhension déjà vive, se joignent d’autres motifs d’inquiétude et de crainte, on ait moins de force pour supporter une attente qui, si elle était seule serait extrêmement légère.

Cependant mon cher Amédée, lorsqu’il s’agit d’un médecin qui sait et peut apprécier par lui même la nature du mal, lorsque par leurs études ses fils ont pu se familiariser avec la théorie des infirmités humaines, il me semble qu’il y a là des motifs pour concilier avec les sentiments de douleur que produisent nécessairement les souffrances de celui qu’on aime, le courage qui convient aux hommes fortifiés par leur éducation contre les attaques de l’adversité.

J’ai moi même passé par les épreuves cruelles que souffre aujourd’hui ton malheureux père, j’ai subi une opération dont la science nouvelle préserve ceux que la nature  condamnent aux même tourments que moi; et cependant je vis encore : non seulement je vis , mais je jouis d’une santé vigoureuse qui m’eut probablement été jamais altéré si je n’avais pas du me résigner à  un travail forcé.

J’ai gagné quelque chose à ma funeste expérience, c’est qu’on ferait tout ce qu’il faut pour ne jamais me manquer à moi même , en demandant à mon intelligence ce que la fortune m’a refusé. Je suis toujours prêt néanmoins à recevoir le choc de l’infortune quel qu’il soit; et si cette philosophie ne me donne pas le bonheur qui dépend nullement de ma volonté, elle me donne au moins la force qui me soutient dans la lutte.

 

……………………(citation latine) Telle est ma devise, mon cher ami, puisse-t-elle devenir la votre et vous aider à supporter avec nous ce que nous ne pouvons empêcher !

Nous attendons ton père et ta mère ; nous même  et ce qui est notre, nous sommes à leur disposition; nos moyens sont bornés, trop bornés sans doute; et c’est dans des circonstances comme celles ci qu’on le regrette sincèrement; mais enfin nous ferons tout ce qui dépend de nous pour adoucir leur situation, comme il convient à des frères.

Adieu, mon cher Amédée, dis à ta mère de nous annoncer le jour et l’heure  de leur arrivée, afin qu’un de nous puisse aller au devant d’eux. Nous vous embrassons tous.

 

Ton oncle affectionné

Chapuis ?

 

Paris  29 Novembre 1851

 

Dites à votre mère mon cher Amédée qu’elle trouvera en moi une soeur dévouée qui ne regrettera qu’une seule chose, c’est de ne pas les recevoir aussi grandement que je le voudrais, mais le coeur et une chambre bien chaude les attend. Engagez votre excellent père à venir le plus tôt possible , je suis persuadée qu’à Paris il se trouvera mieux pour les soins que de bons confrères sont disposés à lui donner.

Je vous embrasse tous et ne peut que vous renouveler l’assurance de mon sincère attachement.

? Chapuis

 

***

 

Paris le 4 décembre 1851.

 

C’est moi, mon cher Amédée, qui vous viens donner le premier de nos nouvelles. Notre voyage de Chalon jusqu’ici s’est fait infiniment mieux qu’il n’était possible de le supposer en me voyant le mardi soir. Je n’ai, je crois, uriné que deux fois et j’ai été médiocrement incommodé  de l’uniforme roulis de la voiture. Notre trajet du débarcadère chez ton oncle n’a été plus incommode à cause des nombreux détours qu’il nous a fallu faire pour éviter les boulevards occupés presque partout militairement.

Au moment où nous venions de vous quitter, et où nous allions monter en voiture, un de nos compagnons de voyage annonçait en gros, en ouvrant un journal, les événements qui venaient de se produire à Paris ; mais il était trop tard pour nous dédire et nous sommes partis.

Heureusement la rue des martyrs où nous sommes est une rue de paix et de quiétude, étrangère à tous les vains mouvements de la politique qui agite si souvent le monde.

Je te supplie, au nom de l’amour filial dont tu m’as prodigué tant et de si tendres témoignages dans nos dernières entrevues, de rester uniquement occupé de tes petites affaires. Et surtout de celle infiniment plus grave qui vient de me conduire à Paris.

Ta mère est excessivement fatiguée. Nous avons trouvé au débarcadère Chapuis et sa femme qui nous ont reçu comme nous nous y attendions tous.

Nous comptions voir ce matin M. Bernard, mais il en a été empêché par une maladie dont a été subitement atteint M. Derosne, son oncle. C’est là une contrariété à notre début ici.

Afin de vous mieux assurer la réception de nos lettres, nous ne les affranchirons pas.

Adieu, mon cher Amédée, ton affectionné et tout dévoué père.

 

Jeandet

 

Je ne souffre absolument que de cette douleur sus-pubienne quand je suis debout et dont je vous ai parlé. Le testicule malade bien enveloppé dans sa coque emplastique ne me cause aucune gêne.

 

 

***

 

Chalon le 5 décembre 1851,

 

J’attendais ta lettre, mon bien cher père, avec une impatience que je pourrais presque appeler fiévreuse tant toutes mes facultés morales et intellectuelles étaient surexcitées par suite des événements extraordinaires survenus depuis notre douloureuse séparation.  C’est en vain  que j’essaierai de te rendre l’impression pénible et accablante que j’éprouvai, lorsque j’appris ce qui se passait à Paris précisément dans le moment même où vous partiez pour vous y rendre. Ce contre temps imprévu vient me raffermir plus que jamais dans mes idées de fatalité et notre étoile déjà, hélas, bien obscurcie, me semble désormais disparue pour toujours.

Le peu d’énergie morale qui me restait, après les trois semaines de douloureuses épreuves que nous venions de traverser, m’abandonna, et mon imagination troublée me faisait entrevoir le tableau le plus affreux, le plus lugubre qu’il soit possible d’imaginer : Je vous voyais arrivant dans ce Paris, au milieu d’une confusion, d’un tumulte effrayant alors qu’une armée en... Mais je m’arrête, scriba manent ! …

Enfin ta lettre, cher père, est venue heureusement ce matin réchauffer ma tête et mon cœur ; J’y ai lu avec un plaisir extrême, que tu avais fait le voyage assez bien et même beaucoup mieux que nous ne l’espérions. En raison de la situation actuelle de Paris, je présume que jusqu’à nouvel ordre, vous ne ferez aucune démarche relative à votre installation définitive et que ton entrevue avec M. Civiole n’aura pas lieu de suite. Quoiqu’il en soit, écrivez nous tous les deux ou trois jours, car outre ton état qui est tout exceptionnel dans le temps où nous vivons, on ne saurait trop s’assurer réciproquement de sa propre existence. Ma mère est très fatiguée dis-tu ? Je n’en suis point surpris, elle l’était déjà  beaucoup ici. Un repos de quelques jours lui serait nécessaire pour ne pas dire indispensable. Je la prie donc de rester à la maison où du reste il est plus prudent de demeurer que d’aller et venir dans les rues.

Adieu, cher père et chère mère, je vous embrasse de tout mon cœur et vous prie de croire à l’inaltérable affection de votre fils

Amédée Jeandet.

Mes amitiés bien affectueuses à mon oncle et ma tante. J’embrasse mon jeune cousin Henri.

Ne nous faites pas attendre vos lettres.

 

***

 

 

 

Chalon le 7 décembre  1851

 

Chère maman,

 

Encore une lettre comme celle que je reçois ce matin et je ferme ma porte pour aller vous rejoindre. J’admire ton habilité à rassurer les gens, il faut que tu ne te rendes pas bien compte, je le vois, de notre pénible situation, ni de l’effet que peut produire telles ou telles phrases qui, si elles étaient dites au coin du feu, seraient sans portée, mais acquièrent au contraire une certaine valeur lorsqu’elles vous viennent de loin et s’adressent surtout à des esprits aussi malades que le sont les nôtres et que l’est le mien en particulier. Au lieu de me dire comment va mon père, son moral, si son appétit semble revenir, ce que  de vient son ancienne et principale maladie, tu me fais part de ses réflexions, que tu sais désespérantes, à l’endroit d’une affection dont nous avons reconnu l’innocuité. Je voudrais bien m’en tenir là de mes plaintes, chère maman, mais permets moi de te demander encore quelques explications. Vous allez me-dis-tu, établir votre domicile chez M. Bernard parce que cet homme obligeant sera plus à portée d’être utile à mon père et le mettra plus facilement en rapport avec les médecins ! tout cela est fort bien, mais pourquoi ne pas vous installer de suite dans une maison de santé, puisque maison de santé il y a et qu’il n’est plus question d’un logement particulier rue de Sèvres ? Ensuite tu dis les médecins et non pas le médecin ! il est donc question de plusieurs médecins et M. Civiole n’est donc plus le seul homme à consulter ?... En partant de chez mon oncle pour vous installer dans votre logement définitif, vous eussiez évité ces allées et venues qui sont si nuisibles à mon père et M. Bernard eut pu tout aussi bien vous servir. D’autre part tu as encore oublié, chère mère, une chose importante, c’est de m’informer du lieu où vous allez, est-ce à Paris, est-ce à Chaillot ? Dans ta prochaine que j’attends, ne manque pas de m’en instruire et de me donner en outre tous les détails désirables. Après notre cruelle séparation, je suis allé reconduire mon frère jusqu’à la porte Saint Laurent et là nous nous sommes séparés, lui pour regagner péniblement à pied sa demeure ou du moins une femme aimée l’attendait, moi pour retourner dans la mienne où l’isolement et la tristesse seront désormais mes seules consolations !...

J’ai appris depuis que mon pauvre frère avait été terrifié à la nouvelle des événements politiques, desquels la France entière du reste  est encore dans la stupéfaction. On a fait ici une razzia de patriotes, la prison est comble !

Adieu chère maman, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que mon cher père, votre fils affectueux,

Amédée Jeandet

Ne m’oubliez pas auprès de mon oncle et de ma tante.

 

 

***

 

La lettre qui suit est écrite par Anne Jeandet née Chapuis, à son fils Amédée depuis Paris où elle est avec son mari pour le faire soigner.

 

 

 

Paris le 10 décembre 1851.

 

L’engorgement que tu sais et que nous regardions ensemble comme d’une importance médiocre, a pris depuis quatre jours un caractère qu’il n’avait pas. L’organe tout entier est traversé par des douleurs insupportables, il a fallu garder le lit ; nous pausons aujourd’hui des sangsues, et enfin nous allons faire tout ce qui est indiqué en pareil cas pour en obtenir la résolution.

Un médecin que nous avons vu hier soir crois que cet accident a pu être occasionné  par l’introduction des bougies, il pense qu’il est indispensable de s’en guérir  avant de songer à l’opération principale. C’est pendant le traitement que subira ton père qu’on va s’occuper d’entrer en rapport près d’un médecin lithotritiste. On pense toujours à M. Sivial mais on ne sait s’il voudra donner gratuitement ses soins.

Adieu mon cher ami, ton père et moi nous t’embrassons de tout notre cœur.

Je pense t’écrire que dans huit jours.

Annette Jeandet née Chapuis.

 

Ton oncle et ta tante m’ont chargé de les rappeler à ton souvenir.

 

***

 

Verdun 12 décembre 1851.

 

 

Mon cher frère,

 

J’ai reçu, en effet comme toi, le 11 au matin, une lettre semblable à celle qu’elle t’a écrite, ayant aussi deux grandes pages en blanc ; avec cette différence, pourtant que notre mère m’apprend que nos chers parents sont depuis dimanche dernier chez M. Bernard à Chaillot, rue du bataillon n°9, ce qu’on aura oublié de te dire . Quant à moi je le savais depuis hier par Melle Pelletier.

Tu me demandes, mon cher Amédée, quelles sont mes réflexions au sujet de la nouvelle maladie de notre cher père ? hélas, mon cher ami, je pense et je réfléchis le moins possible, car je n’ai pas une journée qui ne soit accompagnée, d’une crainte, par une réflexion qui ne soit pleine de tristesse.

Ainsi que tu me le disais toi-même dans ton billet du 7 courant, comme fils, comme citoyen, nous n’avons que des larmes à verser. Oui nous ne pouvons que gémir et courber la tête devant les maux qui nous frappent et attendre que le sort et la fatalité qui semblent seuls présider à ma misérable destinée, nous aient dit leur dernier mot ou porté leur dernier coup. Depuis neuf jours, oui neuf jours seulement que nous nous sommes quittés après avoir dit adieu à nos pauvres parents, que de peines que de souffrances n’avons nous pas endurées ? Quant à moi je suis blessé à mort…

Pour revenir à notre cher père, je te répéterai ce que je t’ai déjà dit,  c’est que l’accident qui lui est survenu était précisément un de ceux qui peuvent résulter de la lithoticie et par conséquent une complication très fâcheuse. Quant à l’opinion de ce médecin que notre père ne nomme pas, je ne la crois pas fondée en raison de la facilité avec laquelle les bougies étaient introduites et supportées. Je présume qu’il s’agit peut être de ce M. Coutour médecin de salon et de coulisse dont l’autorité ne m’en impose pas beaucoup.

Il est bien fâcheux que notre mère ne nous dise pas un mot de l’état moral de notre père, ce qui m’importe pas moins que son état physique.

Je n’ai reçu ta lettre que ce matin, comme à l’ordinaire, ce qui ne me laisse pas le temps de m’entretenir plus longtemps avec toi.

Ne pourras-tu pas venir nous voir un instant ?

Adieu, cher frère, courage et résignation, voilà ce dont nous avons surtout besoin pour résister aux cruelles épreuves qu’il nous faut subir. Je t’embrasse de cœur,

ton frère et ami Abel J.

Ma chère Flavie se joint à moi.

 

 

***

 

 

 

Labergement 12 décembre 1851,

 

Mon cher Amédée,

 

Lors de mon voyage à Chalon, je priai Abel en le quittant de m’écrire aussitôt qu’il le pourrait pour me donner des nouvelles de mon oncle. Inquiet de n’en point recevoir, je lui ai écrit il y a 15 jours pour qu’il me tint au courant de ce que je désirai savoir. Point de réponse aussi je me décide à m’adresser à toi dans la conviction que tu seras moins négligent que ton frère. Ne manque donc pas aussitôt la présente de me répondre et de me dire d’abord à quelle époque ton père est parti, où il en est quant à l’opération à laquelle il devait être soumis, enfin si sa santé est bonne et à quelle époque à peu près il compte revenir. Si toutefois tu sais tout cela parle moi aussi de toi et de ton frère Abel, car son silence m’inquiète et je ne sais à quoi l’attribuer. Je remets à plus tard pour t’en dire davantage et t’embrasse de tout mon cœur.

Ma femme et ma fille t’embrassent

Tixier.

 

***

 

 

Chalon le 13 décembre 1851.

 

Chère maman,

 

Si je n’avais pas appris par Abel qui m’a écrit hier, votre installation à Chaillot, je t’aurais encore adressé cette lettre rue des Martyrs, puisque dans ton billet du 10 courant, dont le laconisme ne laisse rien désirer, tu ne me donnes nullement à entendre que vous n’êtes plus chez mon oncle. Dans ma lettre de dimanche dernier 7 décembre, que mon oncle a du te faire parvenir, je t’avais posé plusieurs questions aux quelles  je te priai de me répondre : tu ne l’as point fait. Quelque lignes pourtant eussent suffit. Je sais bien, ma pauvre mère, que tu n’es rien moins que disposée à écrire, mieux que personne je comprends la position difficile dans laquelle tu te trouves et fais la part des ennuis et des chagrins qui t’assaillent de tous côtés, mais aussi mets toi à ma place ! Ne suis-je pas bien à plaindre, bien malheureux !

Toi au moins tu n’as point quitté mon père, tu vis avec lui, tu le vois à toute heure ! Tandis que moi je suis seul, toujours seul avec mes pensées, avec mes réflexions. Je voudrais bien ne penser à rien, ne point réfléchir, mais je ne le puis. En me laissant ici, vous n’avez laissé que mon corps substance inerte, espèce d’automate que fait mouvoir un mécanisme caché, mais mon esprit, mais mon âme, mais enfin la partie immatériel qui est en moi et me constitue un être intelligent est parti avec vous, elle vous a suivi et ne veut ni ne peut plus vous quitter ! Pourquoi, chère maman, me dis tu que tu ne m’écriras que dans huit jours et choisis-tu précisément le moment où l’état de mon père loin de s’améliorer devient au contraire plus grave ? Aurais-tu perdu ta fécondité épistolaire d’autrefois et te serait-il impossible de la retrouver ? L’opinion de ce médecin inconnu qui donne pour cause à la maladie de mon père l’introduction des bougies ne me paraît pas fondée et voici pourquoi : d’abord les bougies en question outre leur diamètre médiocre  ont été introduites facilement et supportées de même, ensuite cette manœuvre n’a été répétée que trois ou quatre fois au plus. Si cependant  il avait raison, ce qui est encore possible quoique les médecins lithotristes me paraissent seuls compétents en pareille matière, l’opération de la lithotritie deviendrait, je ne dirai pas improbable, mais du moins il faudrait y regarder à deux fois avant de s’y soumettre. En effet si l’introduction de bougies  dans le canal, introduction opérée presque sans douleur, occasionnent de tels accidents, à quoi faut-il donc s’attendre, lorsqu’il s’agira d’introduire des sondes encore plus volumineuses et cela pendant peut être huit ou dix jours ?...

Je vous invite donc, très chers et bien aimés parents, à réfléchir sur tout ceci et à voir prochainement un des trois lithotristes justement célèbres, sans trop tenir compte des honoraires, puisque c’est à cause deux que nous avons donné la préférence à Paris sur Lyon. Bien que je présume que l’engorgement aille beaucoup mieux par suite de l’application des sangsues, je vais néanmoins transcrire ici la formule suivante que j’ai trouvé par hasard : 

SOLUTION ATROPHIQUE. (Magendie)

Iodure de potassium  25 grammes

Eau de laitue 200g

Eau de fleur d’oranger 5g

Teinture de digitale 10g

Sirop de guimauve 120 g

 

Une cuillère à café matin et soir.

Adieu, chers et bien aimés parents, courage et espoir, oui espoir, car dans notre infortune nous sommes encore moins malheureux que bien d’autres, puisque l’espérance vit dans nos cœurs et que ceux dont je parle, ou gémissent maintenant dans des cachots humides, ou reposent ensevelis dans leurs tombeaux glacés !...

Que de sang répandu, que de larmes versées depuis à peine quinze jours que nous nous sommes quittés !

Adieu encore une fois aimez moi comme je vous aime.

Votre fils respectueux

Amédée Jeandet.

 

***

Pas de date pour cette lettre D'Anne Jeandet à son fils Amédée, mais on comprend qu'elle a été écrite le 14 décembre  et postée le 15 décembre.

 

 

Mon cher ami

 

Je croyais t’avoir dit que nous étions chez M. Bernard depuis le 4 de ce mois, ce bon M. Bernard est venu nous chercher le 4 en nous disant que nous resterions chez lui pendant que M. Palin ferait les démarches nécessaires auprès de M. Civial, ce médecin inconnu, et M. Pallin comme tu le sais, au dire de M. Bernard c’est un homme capable ; Ce monsieur a vu M. Civial, qui a le cœur sec à ce qu’il paraît. Cependant ce médecin qui le connaît beaucoup l’a pris par les sentiments, a dit que ton père n’en voulait point d’autres que lui, son amour propre a été flatté et a dit qu’il appréciait son confrère pour rien ; quand l’accident qui est survenu ne sera plus douloureux, M. Pallien le préviendra, alors il viendra examiner ton père. Aujourd’hui ton bon père va un peu mieux, il ne me parle que de ses chers enfants.

Nous espérons que le mieux va continuer et bientôt nous saurons à quoi nous en tenir. Soit tranquille mon cher ami sur les dangers que la lithotritie peut occasionné, si l’accident que ton père éprouve est l’introduction des sondes il faudra bien renoncer à ce moyen malgré nous. Hier 13 nous avons eu la visite de  ce bon Adrien de Crécy, le 9 mon frère lui a écrit que nous étions à Chaillot chez son ami Bernard. Tu vois qu’il a été exact à venir nous voir. Il m’a fait promettre de lui écrire, il veut revenir une seconde fois voir ton père , et il lui a fait promettre d’aller à Crécy boire une bouteille de champagne. Pendant la visite d’Adrien, M. Pallien est venu et je suis été satisfaite de cette rencontre, tous deux ont examiné le malade, et m’ont bien rassurée en me disant qu’il n’y avait rien de grave dans cet accident, qui fait suite à la maladie première et ensuite qui peut être causée comme je te l’ai dit à l’introduction des bougies. M. Pallien disait aujourd’hui 14 qu’il n’a pas eu de calcul qui n’ ???  L’accident de ton père. Il a été pendant trente ans le bras droit du père Souberbiel, c’est le médecin de Paris qui connaît le mieux les maladies dont ton père est atteint, c’est pourquoi M. Bernard tenait tant à le mettre en rapport avec lui ; c’est un homme qui parle bien et qui connaît à fond  son affaire et qui sait remonter l’imagination d’un malade et ton pauvre père en a bien besoin car quelque fois il me démoralise par ses raisonnements. Croiras-tu à la ??? à la bonté de M. Bernard ? Je ne sais comment qualifier sa conduite délicate nous faisant venir à Chaillot et pour nous garder chez lui pendant le traitement de ton père chose qu’il nous a pas dit. Il avait  dit à M. Paillien ses intentions, ce dernier dit à M. Sivial où nous étions, il déclare que Chaillot est trop loin et qu’il ne pourrait pas voir le malade, le médiateur rend compte de sa conversation avec son maître, comme il l’appelle, à M. Bernard ; de suite cet ami dévoué le prie de retourner chez M. Siviel et lui dire que le malade se rendra dans la maison de M. Bernard Derosne rue St Honoré ! Voilà mon cher ami la maison de santé où l’on nous conduit. Dans notre malheur, il nous est heureux d’avoir de semblables amis. M. Bernard regrette que nous ne soyons pas près de lui, parce que nous ne serons pas aussi bien servi qu’ici. Adieu mon cher ami je t’embrasse  de tout mon cœur. Tu enverras cette lettre à ton frère.

Nous avons vu M. Colombard deux fois. Dès qu’il a su notre arrivée il est de suite venu le soir, il n’a que ce moment de disponible.

 

***

 

15 décembre 1851.

Mon cher Tixier,

 

C’est le cœur brisé et la mort dans l’âme que je prends la plume pour te répondre.

Depuis ton voyage ici l’état de mon père loin de s’améliorer n’a fait que s’aggraver et nous avons tous eu bien du chagrin.

Tu sais qu’à peine arrivé à Chalon, mon père, qui était parti bien portant de Verdun, éprouva une violente attaque qui durait encore lorsque tu l’as vu et s’est prolongé presque jusqu’à son départ. Mais ce n’était point encore assez, au bout de quelques jours il ressentit une vive douleur dans le testicule droit et reconnu l’engorgement de cet organe, engorgement qui s’étendait jusqu’aux vaisseaux ??? ce contretemps imprévu, ce dernier coup du sort affecte si vivement mon père déjà profondément affligé de nous quitter pour aller à Paris, tandis qu’il comptait rester à Chalon entouré de ses enfants et en quelque sorte au milieu de sa famille, que sa fièvre à peine passée repartit derechef.

Comme tu le penses bien, nous attaquions cette nouvelle maladie à ses débuts et tous les moyens indiqués en pareil cas, furent employés, mais le mieux se fit longtemps attendre, mon père si fort, si robuste, devint faible, ne mangea plus et fut forcé de garder le lit, enfin ce mieux si impatiemment attendu arriva et qu’il n’eut pu souffrir de l’engorgement en question, ??? les préparatifs de départ. Nous eussions préféré Abel et moi qu’on attendit quelques jours, mais notre pauvre père craignant une nouvelle rechute, était pressé de partir et d’aller chercher la guérison. C’est le 3 décembre, mon cher Tixier, à 6 h du matin que nous avons dit adieu à nos excellents parents !

A ce souvenir, souvenir déchirant, mon cœur se brisa et le peu d’énergie morale qui me reste m’abandonne ! C’est que vois-tu cette séparation fut affreuse et de ma vie il ne me souvient d’avoir éprouvé une émotion aussi poignante. Mais il nous faut boire le calice jusqu’à la lie car ce n’est point tout encore : comme je revenais tristement de St Laurent où j’avais été reconduire Abel qui s’en retournait à pied à Verdun ayant le moral pour le moins aussi malade que le mien, j’appris ce qui se passait à paris ! te dire l’opinion sue ce que je ressentis en apprenant cette nouvelle, me serait impossible ! Je voyais dans cette coïncidence funeste  le doigt non de la providence mais de la fatalité et je donnais plus que jamais raison à Diderot… Enfin le vendredi 5, je reçu une lettre de mon père lui-même où il me disait que le voyage s’était assez bien fait mais qu’ils étaient arrivés difficilement chez mon oncle, les boulevard étant occupés militairement. Depuis cette époque maman m’a écrit deux fois. Dans celle qui est du 10, elle m’annonce qu’ils sont à Chaillot chez M. Bernard Derosne qui se montre ….. un ami comme il y en a peu, mais que mon père ….. retour au lit depuis quatre jours à cause de l’engorgement dont je t’ai déjà parlé … dans la région sus-pubienne. Aussi ce soir , comme tu vois, ………Un médecin nullement lithotriste….. pense que cet engorgement a pu être occasionné par les bougies . Cette opinion  ne me paraît pas fondée, car l’introduction de bougies s’est faite facilement et a été supporté de même. Pour le cas où ce médecin  serait dans le vrai, à quoi faudrait-il donc nous attendre lorsqu’il s’agirait d’introduire des sondesd’un plus gros calibre et ….. ? qu’en penses tu toi même ? Voilà où en sont les choses, mon pauvre ami, ……si nous sommes assez malheureux.

Adieu mon cher Tixier, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que ta femme et Aglaé

Ton affectueux  et …. Amédée Jeandet

J’ai ……….je ne sais pourquoi.

Il y a un vers dans Virgile bien connu et que bien d’autres ont répété avant moi, puisse-t-il le relire : ………

 

 

***

 

Voilà enfin, mon très cher enfant, de nouveaux signes de vie par ces quelques lignes de mon écriture. Cet engorgement du testicule qui a commencé chez toi et qui m’avait si fort effrayé. Par contre, ici, presque toutes  ….. pendant plus de douze jours. Il s’y est opéré un travail inflammatoire qui, après des souffrances inouïes, a fini par amener une ouverture spontanée, le mardi matin, à la suite de laquelle a succédé un calme assez parfait, une grande quantité d’humeur, mélange de pus et de sang, s’est écoulé, et l’organe considérablement réduit de volume ne conserva plus que des …. Et des duretés à peu près indolentes. Ma constitution forte et robuste m’a été assez altérée pour que, hier où je suis sorti de mon lit pour la première fois, j’ai eu besoin du bras de ta mère pour aller jusqu’à un fauteuil. Aujourd’hui je me sens déjà mieux, mes jambes sont plus solides et cet incident, selon toute apparence, n’aura pas d’autres conséquences.

Nous quittons, comme tu le sais Chaillot dimanche 21 courant pour nous aller installer rue St Honoré où l’inépuisable générosité de M. Bernard nous offre un nouveau logement qui me rapproche de M. Siviale dont j’aurais incessamment les visites.

Là va s’ouvrir pour moi un traitement tout particulier à ma maladie principale, sans savoir comment j’en supporterai les moyens. C’est ce dont j’aurais la prétention de t’informer dès qu’il aura commencé.

Je ne me sens pas encore assez de force pour donner  des détails à Abel, aussi je te prie de lui adresser cette lettre après l’avoir lue.

Malgré les soins incessants que me donne votre excellente mère, sa santé jusqu’ici n’en a pas souffert.

Ton oncle Chapuis écrit aujourd’hui même, ce qu’il nous a promis hier, à Abel.

Adieu mon cher ami, ton tout dévoué père

Jeandet

Paris le 19 décembre 1851

 

***

Verdun le 20 décembre 1851

 

 

Mon cher frère,

 

 

D’après ce qui a été décidé hier soir avec notre tante Jeandet, on va s’occuper, de suite, de traiter le petit Félix, autant, du moins que le permettent son âge et ses caprices.

Je t’écris donc ce mot pour te prier d’envoyer par le plus prochain voiturier, soit à mon adresse, soit à celle de Jeandet- Labrosse

1° la pommade suivante :

         - iodure de potassium 4 grammes… dissoudre dans … de rose… et incorporer dans … 32 grammes

 

2° une solution composée ainsi :

         - iodure de potassium 3 grammes 20 centigrammes, eau distillée 250 grammes

 

J’ai combiné les deux de telle sorte que une cuillérée à café ou  8 grammes de liquide contre 10 centigrammes d’iodure ; Ce qui permettra de manier l’emploi de cette solution avec facilité.

Comme cet enfant n’aime pas le sucre, il est impossible de le prendre même par la douceur ce qui nous prive du secours des sirops médicamenteux.

Je suis toujours très enrhumé, Flavie continue à se bien porter. Nous avons reçu hier soir, en l’envoyant demander, ton envoi en bon état.

Rien de nouveau sur nos chers parents.

Il est d’autant plus étonnant que tu aies reçu une carte que moi qui devait voter sous l’emprise de la loi du 31 mai, d’après une déclaration de notre père, je n’en ai point reçu !... Le phalanstérien Alexis est vraiment digne de fonctionner sous le gouvernement de M. Louis.

Il y a dans la préface du 16 courant sur l’abstention un article qui mérite qu’on y prête attention et qui me semble de nature à empêcher les démocrates de voter. Il n’en sera ni plus ni moins que l’on dise oui ou que l’on dise non. Ne pourrions nous pas nous consoler en écoutant Bossuet ? Souvenons-nous que ce long enchaînement de causes particulières, dit-il, qui font et défont les empires dépend des ordres secrets de la providence…

Il connaissait la sagesse humaine, toujours courte par quelque endroit, il l’éclaire, il étend ses vues et puis il l’abandonne à l’ignorance, il l’aveugle, il la précipite, il la  confond par elle même ! elle s’enveloppe, elle s’embarrasse dans ses propres subtilités et ses précautions lui sont un piège…

Et celui sui insultait à l’aveuglement des autres, tombe lui même dans des ténèbres plus épaisses, sans qu’il faille souvent autre chose, pour lui renverser le sens que ses longues prospérités »

« Alexandre ne croyait pas travailler pour ses capitaines ni ruiner sa maison par ses conquêtes …

Quand les Césars flattaient les soldats, ils n’avaient pas dessein de donner des maîtres à leurs successeurs… » Il faut cesser il y en aurait trop long.

Au revoir cher frère, je t’embrasse de cœur ainsi que ma femme, ton ami

Abel jeandet

 

***

 

La lettre qui suit est écrite par François Philoclès Jeandet ,de Paris où il se fait soigner, à son fils Amédée à Chalon sur Saône, qui ajoute un mot et l’envoie à son frère Abel à Verdun.

 

Le silence de ton frère et de toi nous surprend étrangement et finit par nous inquiéter. Dans ces temps de troubles et de délires politiques personne n’est tranquille sur les siens quand on est loin d’eux. Aussi cette lettre n’ayant d’autre but je te prie de me répondre courrier par courrier.

Nous venons d’entrer aujourd’hui, car c’est de la pharmacie que je t’écris, dans notre nouveau logement rue St Honoré où, à l’avenir, vous adresserez vos lettres.

Je mange, je fonctionne assez bien et ma santé revient. Celle de ta mère est bonne. Je compte voir bientôt M. Civiale. Je vous ferais connaître les résultats de sa première visite.

Ma maladie accidentelle se dissipe peu à peu, mais je souffre presque toujours en urinant.

Adieu mon ami, ton affectionné père.

Jeandet

 

Paris 3h du soir le 24 décembre 1851.

 

 

 

Cette lettre de notre bon père m’a fort surpris. Je croyais que tu leur avais écrit depuis plusieurs jours, car lors de notre dernière entrevue ton intention était  de le faire le jour de mon départ ou le lendemain. Quelle admirable chose que l’amour des parents pour leurs enfants ! même au milieu de leurs ennuis notre père , notre mère songent à nous et ne nous perdent pas de vue un instant. J’aurais répondu dès hier si je n’avais pas été presque asphyxié par la vapeur du charbon que je brûle depuis quelques jours dans la cheminée de ma pharmacie qui tire  fort mal. J’ai éprouvé une partie des symptômes de l’asphyxie et ce qu’il y a de curieux dans tout ceci, c’est que je me creusais la tête pour m’expliquer la cause de mon mal tandis que je l’avais là sous ma main, très palpable et on ne peut plus matérielle.

Tu joindras cette lettre à celle déjà envoyée.

Adieu tout à toi ton frère et ami

Amédée Jeandet.

 

***

Chalon le 26 décembre 1851.

 

 

Si je n’ai pas répondu de suite, très cher père, à ta lettre du 19, lettre depuis si longtemps attendue et qui m’a fait tant de bien, c’est que je voulais auparavant en recevoir une seconde où je comptais déjà apprendre quelques détails sur la première visite de M. Civiale.

Du reste je suis bien aise de ce retard qui te donne le temps de te rétablir et de  recouvrer tes forces car je craignais que ton impatience ne te permit pas de différer ton entrée  en traitement, chose qui m’inquiétait beaucoup et sur laquelle je me proposais de t’adresser quelques observations.

Tu ne me dis pas comment s’est effectué le trajet de Chaillot à la rue St Honoré ? Déjà précédemment tu étais allé de la rue des martyrs à Chaillot. Toutes ces courses en voiture, qui équivaudraient ici à de véritables voyages, tu parais les avoir assez bien supportées puisque ru n’en parles pas ? Ce serait là une notable amélioration dans ton état. J’ai appris avec satisfaction que le médecin qui te donnait ses soins n’était autre que le Docteur Payeu. Pendant que j’habitais chez M. Bernard, je le voyais presque tous les jours. Il m’a probablement oublié, pour moi je me rappelle parfaitement, et bien que je fusse encore très jeune, j’avais remarqué ses manières distinguées, l’aisance de son élocution et l’originalité de son esprit, originalité assaisonnée d’un petit brin de malice qui sentait quelque peu son Montaigne, l’auteur bien-aimé de notre docteur et sur lequel il a, je crois, publié de savantes remarques. De mon temps M. Payeu occupait le deuxième étage de la maison où vous êtes présentement. L’occupe-t-il toujours ? Je reviens à ta lettre d’avant hier, mon bon père, et partant à nous même qui en font le sujet : bien que vos craintes soient exagérées, car le danger est passé quant à présent, je comprends vos inquiétudes et j’aurais fait en sorte de vous les épargner si j’avais pu prévoir le silence d’Abel. Ce silence je me l’explique ou à peu près et voici comment : La semaine dernière je me suis esquivé de ma geôle pour aller embrasser ce pauvre ami qui me priait instamment d’aller le voir ne fut ce qu’un instant. C’est que voyez vous, depuis votre départ, qui nous avait déjà presque anéantis, ils s’étaient passés des événements qui n’étaient pas de nature à nous remonter et  nous éprouvions le besoin de retrouver nos forces dans ces deux épanchements que prouve l’amour fraternel, faible dédommagement sans doute à de si grandes infortunes, mais qui a bien son mérite pour qui sait l’apprécier.

Nous avions été épargné, il est vrai, par l’ouragan impétueux qui venait de souffler sur la France, c’est à peine s’il avait effleuré nos têtes, tandis que sur son passage il renversait et brisait sans pitié tous les obstacles, mais nous avions été au bord de l’abîme et un coup de coude, la plus petite secousse pouvait nous y précipiter ; il y a même d’aucun que je ne connais pas, ces gens là n’ont jamais de nom, qui étaient tout disposés à m’aider à faire ce saut de … d’un nouveau genre !... Enfin bref, nous avions à essuyer de si rudes épreuves comme fils et comme citoyen que nos cœurs sentaient le besoin de s’épancher mutuellement. En arrivant à Verdun, je trouvai Abel fort triste, presque aussi accablé que moi, ce qui n’est pas peu dire, et avec tout cela un rhume des plus violents  et une extinction de voix complète. Depuis cette époque, j’ai reçu deux fois des nouvelles et mardi dernier il était encore souffrant. C’est à cette indisposition que j’attribue son silence à votre égard, ne supposant pas qu’il puisse tenir à une autre cause. En revanche Flavie se porte très bien et mange de même. Toute la famille Doyen est partie avant hier à Verdun afin d’y passer les fêtes de Noël.

Comme je ne vous écrirai probablement pas qu’après le premier de l’an, veuillez, je vous prie, très chers parents, recevoir dès aujourd’hui mes vœux et mes souhaits de bonne année. Ce que je vous dis là, c’est pour remplir une simple formalité et obéir à une vieille habitude, car lorsqu’il s’agit d’accomplir un devoir qu’est-il besoin pour moi d’un certain jour de l’année fixé par le calendrier ! Tous les jours me sont bons et depuis bientôt deux mois, le premier de l’an a commencé pour moi  et durera jusqu’à votre retour et encore après !... Cette lettre commencée hier vous serait arrivée un jour plus tôt si je n’en avais pas été empêché par une indisposition subite, j’ai été presque asphyxié ou du moins j’ai éprouvé une partie des accidents qu’occasionne l’asphyxie hier tantôt dans ma pharmacie où je brûle depuis quelques jours du coke ! Ce qui n’a pas peu contribué à aggraver mon état, c’est je n’apportai remède à mon mal que lorsque j’en eu reconnu la cause à la nature des symptômes que j’éprouvai.

Adieu  chers et bien aimés parents, je vous embrasse de tout mon cœur et vous prie de croire à l’inaltérable affection de votre fils.

Amédée Jeandet

 

P.S. Mes compliments de bonne année à mon oncle et ma tante. Rappelez moi au souvenir de Mlle de Lanoy et surtout à celui de M. Bernard qui désormais peut attendre de mon frère et de moi une reconnaissance inaltérable.

Si maman donne des étrennes à Betzy, je l’invite à faire les choses convenablement.

 

***

 

Mon cher fils,

 

Comme il se passera probablement six à sept jours avant que je ne revois M. Civiale, je ne veux pas attendre jusque là sans te faire connaître les résultats de sa première visite qui a eu lieu samedi 27 courant. La présence d’un calcul a été immédiatement reconnue. Au dire de l’explorateur, il est dur et assez volumineux, mais attaquables par les procédés lithotriteurs. Le traitement sera donc fort long, surtout selon la méthode de M. Civiale qui ne fait jamais que de courtes séances séparées par plusieurs jours d’intervalle pour ne point trop fatiguer ses malades et prévenir les accidents. Le vin est versé, il faut le boire. Je m’y décide et j’attends avec une vraie impatience la première séance pour juger comment je supporterais les autres. Mon état général de santé est assez satisfaisant du reste. Je ne souffre qu’en urinant mais sans avoir eu jusqu’à présent de ces cruels et si fréquents besoins que tu connais. J’introduis chaque matin, afin d’ouvrir les voies, une bougie en cire d’un volume successivement plus gros et je prends ensuite un grand bain d’une heure et demie. Cette petite opération se fait sans me causer presque des douleurs.

Un jour avant la réception de ta dernière lettre  nous en avions reçu une d’Abel, en sorte que nous sommes maintenant parfaitement tranquilles sur vous deux. Continuez à nous donner souvent de vos nouvelles, seul moyen que vous avez d’adoucir mes amertumes et mes maux.

Ta mère a écrit hier à ton frère et lui donne, à peu de choses près, les détails que tu as lus ci dessus à mon sujet.

Adieu, mon cher enfant, le froid est vif, mes trois plumes apportées de Verdun ne veulent plus écrire, je suis peu abondant moi-même, absorbé que je suis par une triste et unique idée et je ne sais plus te dire qui je suis, comme j’ai toujours été pour toi et ton cher frère le plus attentionné et le plus dévoué des pères.


Jeandet.

P.S. Il a été convenu que ta mère apporterait une étrenne pour ta domestique mais elle désire savoir le prix que tu veux y mettre.

M. Charles Liard a été arrêté dans son domicile le 24 de ce mois, ce qui a mis toute la famille dans la plus profonde douleur.

 

Paris le 29 décembre 1851

 

***

 

Verdun le 31 décembre (au soir)

 

 

Je t’envoie par Claude, mon cher frère, les 2,855 francs que tu attends pour faire ton payement. La commission est assez importante pour qu’il ne l’oublie pas, le l’espère, tu voudras bien donner à son domestique un mot, comme reçu, qu’il me remette le soir même.

Notre mère m’a écrit le 28, une lettre qui m’a fait grand plaisir et qui me donne bien de l’espérance. M. Civiale a examiné notre père le 27 de ce mois et a constaté, à plusieurs reprises la présence d’un calcul ; Du reste il paraît qu’il a trouvé notre père dans de bonnes conditions. Ce pauvre père a ajouté à la lettre en question, deux lignes de sa main pour me remercier du plaisir que lui avait fait ma lettre. Je ne t’ai pas envoyée celle de notre mère par ce qu’elle me dit qu’elle va également t’écrire.

Ces bonnes nouvelles de nos chers parents, tout en me rendant un peu de calme, ne sauraient me consoler de tout ce que je vois s’accomplir autour de moi.

Tu sais combien je partage ta manière de penser et de sentir à ce sujet. Je n’ai d’autre consolation que mon isolement ; C’est un cheminement à la consolation par la mort.

Qu’il est facile à celui qui examine de près les individus de trouver la cause de notre hideuse décrépitude sociale !Ne t’en es tu pas convaincu par toi-même en écoutant cette femme que la société, dans son jargon qualifiera toujours de bonne et d’excellente et qui n’est certainement que mauvaise ! Eh bien cela s’attache à des riens, cela se préoccupe de niaiseries quand tout s’écroule autour d’elle, foi, humanité, religion, patrie, honneur, tout, enfin, jusqu’au foyer domestique que la misère menace d’envahir.

Hélas, cher ami, tu n’entends que des paroles, mais moi, il m’a fallu subir des actes, il m’a fallu voir s’occuper et travailler sans cesse à la toilette de l’enfant qui doit me naître, et ne pas donner une seule pensée à son avenir, et aux tristes auspices sous lesquels il entrera dans la vie… et pourtant c’est là ma préoccupation incessante à moi… Mais je m ‘arrête, c’est assez gémir sur cette pauvre humanité.

J’en étais là de cette lettre, et je me disposais à la terminer car l’heure me presse quand notre voiturier Claude m’apporté le soir même, contre sa coutume, une petite boîte pour ma femme et un paquet de toi à mon adresse.

Je n’essaierai pas de t’exprimer, cher frère, combien j’ai été sensible à cette preuve de sympathie, d’amitié et d’estime de ta part car à mes yeux ton cadeau renferme tout cela.

Je me plais à rendre justice à ton cœur bon, généreux et sensible, mais je t’avoue que je ne comptais pas sur ce nouveau gage de fraternité que tu viens de me donner.

Je l’accepte avec joie, avec amour et reconnaissance, cher frère et ami, et puissé-je me montrer digne dans l’avenir, comme je crois n’avoir jamais cessé de l’être dans le passé, de ce titre d’apôtre dont tu m’honores. Ce livre des martyrs me sera cher à tous les titres, par son auteur, par la main qui me l’a donné, par sa double dédicace et par son sujet. N’est-ce pas notre livre à nous, plébéiens, martyrs inconnus de tous les vices, de tous les abus, de toutes les injustices qu’enfante ce monstrueux assemblage qu’on nomme la société ?

Mais comme je te le disais tout à l’heure, cher frère, c’est assez gémir sur cette pauvre humanité. D’ailleurs quelque malade et corrompue qu’elle paraisse, elle a encore de la vie et de l’âme puisqu’elle renferme dans son sein des cœurs comme le tien, et oserai-je le dire, comme le mien pour conserver le feu sacré.

Adieu, au revoir le plus tôt possible, je n’ai pas besoin de t’assurer que je forme des vœux pour ton bonheur, car demander pour toi n’est ce pas aussi demander pour moi.

Ma chère Flavie heureuse du plaisir que me cause ton présent, veut t’en remercier aussi et se joindre à moi pour t’embrasser de cœur

Ton frère et ami

Abel Jeandet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1852

 

 

 

 

Chalon le 1° janvier 1852.

 

J’ai reçu ce matin, cher frère, l’argent et la lettre. Tous les deux ont été bien accueillis, l’argent parce qu’il m’est nécessaire, la lettre parce qu’elle m’a fait du bien, non à cause des éloges et des remerciements que tu m’y donnes, mais parce que, comme toujours, j’y ai reconnu la bonté de ton cœur et trouvé l’expression de ta vive affection pour moi. Ce que j’attends, ce que je veux trouver surtout  dans la famille, c’est l’amour, c’est l’union parmi ses membres, c’est aussi le culte religieux des souvenirs qui se perpétue et se transmet dans chacun de ses rejetons de telle sorte que la mort même est impuissante à rompre des liens que la nature a formés. Quand à moi, la seule chose que j’ambitionne après ma mort, j’écris ce mot en tremblant car je suis encore tel que tu m’as connu à Paris, faible et pusillanime, c’est de vivre encore après moi dans le souvenir de ceux qui m’auront aimé, comme ont vécu et vivront dans les miens tous ceux que j’ai aimé et que j’aime à mon tour. Du reste j’ai je crois bien tort de m’inquiéter sur ce point, car dans notre famille on se souvient et avec un membre comme toi pour continuer la tradition , l’oubli est impossible et devient un mot retrancher de notre langue.

J’ai reçu le 29 du mois dernier, une lettre de notre bon père qui me dit à peu près ce que tu sais déjà. Je compte lui répondre demain. Depuis mon voyage à Verdun je suis mal portant. J’ai une toux très fatigante et souvent la tête embarrassée, ce que j’attribue au cock que je brûle dans ma pharmacie et qui dégage souvent du souffre.

Adieu je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que ma belle sœur.

Ton frère et ami

Amédée Jeandet

 

***

 

Chalon le  2 janvier 1852.

 

Quand tu recevras cette lettre tu auras peut être déjà subi une séance de M. Civiale ou bien tu seras bien près de la subir, l’impatience avec laquelle tu attends cette première épreuve, je la comprends parfaitement car elle est toute naturelle, mais néanmoins il ne faudrait pas t’en préoccuper trop vivement. En admettant que cette opération soit douloureuse, ce qui doit être ou n’être pas, je doute que les douleurs à redouter soient plus violentes que celles que tu as éprouvées depuis trois ans et surtout depuis dix mois. Ensuite la méthode suivie par M. Civiale, qui ne peut être que fort ??? en pareille matière, me plait infiniment et me paraît à la fois sage et prudente. L’intervalle qu’il met entre chaque séance, me dis tu, me rassure encore car dans le traitement dans la maladie qu’il s’agit, le but qu’on se propose d’atteindre c’est la guérison, j’en conviens, mais aussi ne vaut-il pas mieux que cette guérison soit obtenu longuement si elle est radicale que promptement si elle doit être imparfaite, c’est dans ce cas surtout qu’il faut passer ???? qu’il est si difficile de réunir les deux à la fois. Tu me dis en outre, très cher père, que le traitement auquel tu vas te soumettre sera long. Qu’importe s’il est facilement supporté. La question de temps devient nulle en présence d’intérêts aussi graves. Nous devons la laisser de côté et refouler dans le fond de nos cœurs les ennuis et les chagrins qui nous ???. ô le meilleur et le plus aimé des pères qui fait que ton courage ne faillisse pas dans une circonstance aussi critique et d’où dépend le bonheur des tiens ! pense à ton épouse, pense à tes deux fils qui n’ont rien de plus précieux que ton existence ! Puisse les amours soutenir ton énergie…………………. Et qu’en faisant tout ce qu’il est en ton pouvoir de faire pour la prolonger tu ne feras que répondre à l’affection que nous t’avons vouée ! Parmi les personnes qui s’intéressent à toi, je ne puis oublier Mme Pelletier qui malgré son grand âge, a conservé une sensibilité rare ; Elle va souvent chez ma tante Pierre et là les larmes aux yeux elle s’informe de toi disant avec ce large sourire qui vient du cœur : ces Jeandet, voyez-vous, ce ne sont pas des étarngers pour moi, seraient ils ??????? que je ne les aimerais pas d’avantage.

Adieu, cher père, je t’embrasse de tout mon cœur comme ma chère maman.

Amédée Jeandet

 

P.S. Le sieur Mondini nous fait demander si nous voulons ?????? jusqu’en juin époque où il viendra à Chalon. Que penses tu de cette proposition ? S’il veut le laisser sans intérêts ne pourrait on pas consentir ? Dans le cas contraire il vaudrait mieux le payer si tu n’as pas besoin de cet argent. Pour ce qui regarde les étrennes de Jeannette je donne à maman carte blanche pour ????? mais que toutefois elle apporte de Paris quelque chose qui en vaille la peine.

 

***

 

Verdun S.D. le 3 janvier 1852.

 

Mon cher frère,

 

Bernard vient de me dire bonjour, il doit repartir tout à l’heure et passer par Chalon, j’en profite pour t’écrire ces deux mots.

Le 1° janvier, au soir, ton récépissé est arrivé avec les lignes affectueuses qui l’accompagnaient, comme un nouveau cadeau d’étrennes, pour adoucir une des heures de notre soirée.

C’est une si douce consolation pour moi quant tout ce qui m’entoure se décompose et meurt de voir la véritable vie, celle du cœur et du sentiment, celle des souvenirs de famille, ??? conservée ???? dans un autre moi-même dans un frère et dans l’amie à laquelle j’ai unie mon existence.

Oh tu as raison de le dire, on se souvient dans notre famille, on n’oublie ni les absents par la mort, ni les absents par l’éloignement et si dieu me prête assez de jours pour accomplir mes pieux projets, je transmettrai après moi les souvenirs de tout ce que j’ai aimé. Puisse l’enfant qui doit me naître apporter dans son cœur les germes de cette sainte religion de la patrie et de la famille !

Ne pourrais-tu pas cher frère, venir passer le jour des rois, c’est aussi une fête démocratique, car en ce jour de l’épiphanie de l’apparition, le fils de l’homme, Jésus se manifeste aux gentils et les rois de la terre viennent s’incliner devant lui ! Eh bien nous fêterons ce jour des souvenirs et de présages propices, en nous entretenant ensemble de nos chers parents absents, de ceux qui ne sont plus et de nos amis malheureux…

J’espère donc t’embrasser le 6 Janvier, en attendant je t’embrasse toujours de cœur cher frère et ami.

Abel Jeandet

 

Des nouvelles de Guillaume je te prie.

 L’almanach de Saône et Loire.

Je conserve l’histoire de la Bastille.

Rejoins moi, afin que ma femme pétrisse le gâteau des rois … humiliés ??? le peuple affranchi…

 

 

***

 

Mon cher Amédée

 

Je ne veux pas absolument que le paiement Mondini souffre le plus léger retard. Que ferions nous de cet argent, quand même il nous le laisserait jusqu’en juin, sans intérêts, ce que je ne présume pas. Je ne vois aucun moyen de l’employer utilement. Hâte toi donc de terminer cette affaire. Parle, à cet effet, par l’entremise de Madame Doyen, à M. Chauvet l’ex avoué, son frère qui t’indiquera les mesures que tu auras à prendre.

J’ai écrit hier à ton frère et je le priai de te faire savoir que M. Civiale qui m’avait positivement annoncé sa seconde visite pour le 2 était parti pour Metz et ne serait de retour que dans les premiers jours de cette semaine, incident qui m’a horriblement contrarié, parce que, à chaque instant, il s’en présente de pareils qui prolongent indéfiniment mon séjour ici.

La lecture de tes lettres et de celles de ton frère me fait toujours un bien infini. Qu’on est heureux d’être aimé, comme je le suis, par vous et que vous savez bien reconnaître le peu que j’ai fait en votre faveur.

Adieu, mon cher ami, pardonne moi d’être si court, mais je suis sans cesse sous le poids d’une inquiétude morale qui m’ôte la force et les moyens d’être plus long.

Ton affectionné père

 

Jeandet

 

Paris le 4 janvier 1852

 

 

***

Mon cher frère,

 

J’avais préparé hier soir ce petit paquet. Marie l’a porté ce matin chez Claude, il venait de partir, sa femme s’est hâtée si lentement de le lui porter à St Jean, qu’elle est arrivée trop tard. Voilà pourquoi tu ne le recevras que ce soir.

J’y ai mis pour lui donner un peu de poids, un volume que j’ai découvert en bouquinant dans ma bibliothèque et qui ne sera pas déplacé dans la tienne. Comme histoire de la science et pour un bourguignon il a quelque valeur, car c’est l’ouvrage de notre très illustre compatriote Gustave Morvan qui ne fut pas seulement comme Lavoisier, un grand chimiste, mais ce qui est plus rare, se montra bon citoyen. Tu sais que l’exemplaire du traité de la désinfection de l’air que je conserve vient de Gustave Morvan lui-même.

Je viens d’écrire à Tixier pour lui donner des nouvelles de notre cher père. Tache d’avoir la presse du 4 janvier, je te recommande le feuilleton, à propos d’un ouvrage de M. Guizot sur l’immortalité de l’âme. De quelque manière qu’on envisage cette question, je crois qu’il est impossible de ne pas lire avec grand plaisir les lignes que ce sujet a inspirées à M. Pelleteau. Quand la matière déborde de tous côtés, on est heureux de s’immatérialiser un instant et d’accéder à un autre monde que le notre. Que ne peut-on rêver toujours ? Je t’écris sur mon genoux, Flavie s’étant emparé de ma place pour écrire à ses parents.

Adieu cher frère et ami, je t’embrasse de tout mon cœur, comme je t’aime.

Abel

 

Jeudi 8 janvier 1852.

 

Flavie est furieuse de ce que j’oublie de te dire qu’elle t’embrasse, toi pauvre garçon qui lui donne de bonnes papillotes. Comme elle dit elle même dans un langage qui rappelle bien l’âge enfantin d’où elle sort à peine. Et pourtant elle sera bientôt mère. Que la nature est prévoyante !

 

Votre frère mon cher Amédée est un monstre que je déteste, je lui ai simplement dit de vous embrasser pour moi. Puisqu’il s’acquitte si mal de mes commissions, une autre fois je les ferai moi-même

 

***

 

 

Paris le 13 janvier 1852

 

Mon cher ami,

 

Enfin la première séance vient d’avoir lieu à dix heures du matin, je n’es pas eu le courage d’y assister, un tremblement général s’est emparé de moi, je suis passée dans le salon, les larmes sont venues à mon secours, quel moment grand dieu, seule personne à qui confier mes inquiétudes, après quelques minutes ce bon monsieur Paillin venu me chercher en me disant tout va bien il est brisé, on a fait une seconde injection après le broiement,  il est sorti des graviers, il y a même des petits fragments, on a fait mettre le malade dans le bain. On a recommandé la diète et de boire  passablement, on craint la fièvre, ton père dit qu’il n’en aura pas. Comme les envies d’urine sont très cause de douleurs je crains bien malgré ce que dit ton père que la fièvre ne survienne une heure après l’opération. L’interne est venu, il doit revenir à trois heures, il ???? je l’attend et M. Civiale en quittant ton père lui a dit je vous verrai demain.

Adieu mon cher ami, je t’embrasse de tout mon cœur

Annette Jeandet née Chapuis

 

Ecris nous de suite, ton père désire de tes nouvelles. Tu m’écriras par M. Bernard.

 

***

 

 

 

Chalon le 15 janvier 1852.

 

Chère maman,

 

C’’est ce matin 15 que je reçois ta lettre datée du 1 » de ce mois. Mon oncle qui a écrit l’adresse aura peut être été chargé de la jeter à la poste, ce qu’il aurait fait trop tard pour qu’elle pût partir le même jour. Que je me mets bien à ta place, ma pauvre mère, et que l’instant qui a précédé l’opération a du te paraître long et surtout bien cruel ! Quelle torture morale grand dieu ! Comment résister à de pareilles épreuves ? Comment ne pas succomber ? Eh bien non … pourtant cela semble impossible !... Il y a une voix intérieure, voix puissante, qui nous parle, qui nous encourage, et, par ce  seul mot espérance, ranime notre énergie prêt de d’éteindre ! Ai-je besoin de te dire, chère mère, avec quelle impatience, moi aussi j’attendais l’arrivée de ta lettre ? Quand je dis impatience, je me trompe, l’expression est trop faible et traduit mal ma pensée ; notre langue refuse de me servir, et d’écrire d’aussi poignantes émotions, il faut y renoncer ! Enfin dieu soit béni ! le plus difficile est fait. De l’issue de cette première séance dépendait le succès de tout le traitement et, d’après moi, c’est elle qui devait décider la question de savoir si la lithotritie était oui ou non praticable. Il est vrai que dans le cas où le calcul eut été imbroyable par l’instrument, ce qui arrive parfois, on avait encore la ressource de l’user, mais c’était une complication fâcheuse dont heureusement nous n’avons point à nous occuper. Maintenant il ne faut plus à mon pauvre père qu’un peu de courage et de patience et suivre à la lettre les instructions de M. Civiale, c’est important.

Les envies d’uriner doivent être très douloureuses sans aucun doute, mais souffrira-t-il davantage pour rendre le les graviers et fragments de la pierre, qu’avant l’opération et pendant ses accès ? C’est ce que je ne sais pas et ce que je voudrais savoir avec bien d’autres détails. écrit-moi donc de suite, ma chère maman, et après ta réponse faite, continue à me tenir au courant de ce qui se passera.

Adieu, chère mère, embrasse tendrement pour moi mon excellent père et croyez tous deux à mon inaltérable affection.

Votre fils respectueux,

Amédée Jeandet.

 

Ne m’oubliez pas au près de mon oncle et de ma tante ainsi que des autres personnes qui se souviennent de moi.

 

***

 

 

Paris le 18 janvier 1852

 

J’ai subi hier à trois heures, mon cher Amédée, une seconde opération de lithotritie, beaucoup plus douloureuse que la première qui avait été fort supportable. Cela tient sans doute à ce qu’on a laissé de côté les gros fragments et qu’on a saisi que les petits qui ont été broyés et réduits en une espèce de détritus dont l’expulsion sera plus facile et n’irritera que médiocrement l’urètre. Tu serais, comme moi, étonné de voir ta pauvre mère recueillir avec un soin et une persévérance admirables tous ces débris. Elle décante, elle filtre les urines : encore un pas, elle en analysera le calcul et vous damneras le pion, à ton frère et à toi, en fait de chimie. Ce qu’elle a obtenu ainsi, forme dans une boîte une quantité déjà assez notable  pour deux séances seulement. Bonne et excellente femme !ses attentions, ses soins, son dévouement pour moi, sont toujours les mêmes.

J’ai presque honte à mon âge de mettre tant de personnes en souci de prolonger ma vie qui est à son déclin et de tant souffrir moi-même pour la faire durer de, je ne sais, combien de jours. Je cherche et je crois trouver une excuse à ma faiblesse en comptant que je peux encore vous être à tous utile à quelque chose.

Adieu, mon cher ami, porte toi bien

Ton affectionné père

Jeandet

 

M. Ch. Léard, dont nous t’avons, je crois, annoncé l’arrestation, a été mis en liberté vendredi dernier. Ton oncle t’embrasse

 

 

***

Verdun le 30 janvier 1852

 

 

Mon cher frère,

 

Je n’aurais pas répondu aussi promptement à ta lettre afin de le faire d’une manière plus digne d’elle, si je n’avais une pressante demande pharmaceutique à t’adresser. Tu la trouveras ci-dessous.

Quelque triste que te paraisse ta vie, quelque contraire qu’elle soit à cette existence vraie, complète, harmonique à laquelle le cœur de l’homme sensible aspire, mais dont l’homme civilisé empêche sans cesse la réalisation, tu t’exagères beaucoup l’influence funeste que cette existence factice exerce sur toi.  Tu n’as pas conscience de toutes les forces qui te restent encore pour la lutte.

Crois-moi, mon cher ami, ta pratique comparaison malgré son apparente vérité n’en est pas moins fausse en ce qui te concerne.

Oui, comme la plante privée d’air et de soleil, l’homme privé d’amour et de liberté s’étiole ; mais quelle distance  il y a entre toi et un homme étiolé !

Quand on sent comme tu sens, quand on souffre comme tu souffres, c’est comme si je disais quand on aime comme tu aimes, on est bien dans toute sa force, dans toute sa verdeur.

Et puis, que cette triste vérité te console : la privation et le désir ont aussi leur jouissance, jouissance souvent plus grande que la satisfaction de ce même désir. Car le contentement, le repos et le bonheur ne paraissent pas être l’apanage de l’humanité.

Tu en sais beaucoup plus long que moi sur la famille Bonnet, et en vérité il est impossible d’apprécier mieux que ne le fais toutes les appréciations de notre chère mère. Que veux tu ? Elle juge les choses au point de vue pratique et commercial. Ce qu’il a de plus triste, c’est que dans l’état actuel des choses, tout autre manière d’envisager cette question est contraire aux principes fondamentaux de l’infâme société au milieu de laquelle nous sommes condamnés à vivre. Et par une cruelle fatalité il faut sacrifier à son veau d’or sous peine de devenir le bouc émissaire de toutes les iniquités. L’heure de la poste ne me laisse pas le temps de causer plus longtemps avec toi. Je te prie seulement de  réfléchir à ce que font nos chers parents et les engager à ne pas trop s’avancer, jusqu’à nouvel ordre. Cela est grave, très grave, mon cher frère, pour un homme qui cherche, comme toi, autre chose dans la vie que des chiffres arabes et qui fait entrer le cœur et la conscience en ligne de compte. Cette monnaie n’a cours, ni au palais, ni à la bourse, ni à la ville ni même à l’église. Je suis désespérant, mais est-ce ma faute à moi si depuis tant de siècles, que la vie dans l’humanité par ceux qui m’y ont précédé, chaque jour m’a apporté une déception de plus.

Adieu cher frère et ami, l’heure me presse je ne puis que t’embrasser de cœur.

Abel J.

 

En marge : Tu sais ce qui s’est passé à propos de ce pauvre enfant. Il faut que tu nous adresses le plus tôt possible par Carreau demain matin : ½ bouteille de sirop anti ???, une fiole de sirop de feuille de noyer si tu en as par hasard et un peu d’emplâtre diapalme.

 

 

***

 

Cette lettre n’est pas datée, mais on peut en déduire qu’elle date du 31 janvier

 

Je ne sais, mon cher frère, si tu as reçu des nouvelles de nos chers parents depuis le 29 courant, dans tous las cas je viens te remercier de celles que tu m’as adressées. En te faisant part de ce que j’ai appris depuis cette époque, par une lettre de notre mère en date du 25.

Une 4° séance a eu lieu le 24, les résultats, dit notre mère sont toujours les mêmes, chaque séance amène très peu de graviers. Je crois, ajoute t elle, n’en avoir encore que deux gros.

Du reste notre père va bien et supporte merveilleusement, à ce qu’il paraît, la fatigue des opérations.

Ainsi que je le dis à notre mère, à la quelle je réponds aujourd’hui même, la rapidité avec laquelle les séances se succèdent, jointe à la prudence éclairée de l’opérateur suffit pour me rassurer sur l’état de notre cher malade. Peut être pourrait-il en supporter de plus longues et par conséquent en diminuer le nombre et abréger la durée de cet interminable traitement, mais il faut s’en rapporter entièrement à M. Civiale.

La cousine Bernard toujours disposée à s’alarmer est fort inquiète pour sa fille. Tache donc d’envoyer demander de ses nouvelles chez M. ????, si tu n’en a pas, et de me les faire passer par la première occasion qui sera qui sera probablement la réponse que M. Doyen  va faire à sa Flavie qui lui annonce, la grande résolution prise à l’unanimité, mais non sans de grandes hésitations, de nourrir son futur moutard !

J’écris à notre mère à ce sujet pour lui demander Marie comme domestique, les motifs qui nous déterminent seraient trop longs à t’énumérer.

Je t’écris ce mot en courant comme tu le vois à la ????, mais je te prie de me faire savoir avec quelques détails ce que tu deviens, cher ami, et si notre mère de Bonnefond de Paris et surtout de sa demoiselle.

Adieu je t’embrasse de cœur,

ton frère et ami

Abel

Tixier m’a écris pour avoir des nouvelles  de notre père. Je lui répondrai demain. Je suis vraiment sensible à l’affection qu’il témoigne à notre excellent père.

J. t’embrasse aussi.

N.B.  J. (signifie  Flavie), à ce qu’elle dit, elle est très forte en sténographie, comme tu vois.

 

***

Verdun 1° février 1852,

 

 

                                   J’ai reçu hier, mon cher frère, une lettre de notre mère, en date du 30 janvier. Je ne t’en ai pas transmis, de suite le contenu parce que ma matinée a été absorbée par deux petits voyages. Et je serais forcé aujourd’hui d’être très laconique, car il faut que je parte pour l’ ??? dans la boue jusqu’au genou.

Notre cher père a subi sa 5° opération le 29 du mois dernier, au lieu du 28 jour désigné. Les résultats sont toujours les mêmes, seulement les graviers ont été plus petits et moins nombreux à la suite de cette dernière séance. Le produit obtenu par notre mère auprès du service ne pèse 1é grammes. Il paraît dit notre mère, que le calcul est léger, c’est à dire peu compacte, car cela fait probablement du volume. Je m’étais informé de la durée de chaque séance et j’apprends qu’elle est de deux à trois minutes et demi. Notre père dit que c’est très douloureux, cependant la manière dont il supporte cette douleur me fait penser qu’on pourrait sans inconvénient augmenter le temps de l’opération, mais ce n’est pas notre affaire ; cela ne regarde que M. Civiale pour lequel il n’y a d’autres considérations que le succès de l’opération. Pour lui les exigences de la vie, les questions d’intérêt matériel et de sentiment ne sauraient exister. Il ne traite pas un calculeux, il brise un calcul dans une vessie et voilà tout. Cependant notre père s’ennuie beaucoup et commence à perdre patience.( ici deux lignes de ratures) . Je te demande pardon de ce brouillon, mais je n’ai pas le temps de conduire à bonne fin la série d’idées dans laquelle je m’embarquai.

J’avais fait part à notre mère de notre résolution ou plutôt de notre hésitation bien naturelle à propos de la nourrice sur laquelle il nous revient ce qu’on nomme de mauvais renseignements, et je lui demandais Marie dans le cas où ma femme garderait notre enfant. Elle me la cède bien, mais cela d’une manière telle, avec accompagnement de phrases si laconiques, si turques, si je puis ainsi dire, que je suis de plus en plus embarrassé et ennuyé que jamais.

Notre mère m’apprend une bien triste nouvelle, l’arrestation de M. le Docteur Martin d’Etempes avec cette déplorable réflexion « les hommes veulent toujours se mêler de ce qui ne les regarde pas ». Ne pas même trouver dans sa famille, dans sa mère, des sympathies, voilà donc la triste condition à laquelle je suis réduit.

Je compte toujours sur toi cher frère et aussi pour me consoler et dans ce doux espoir je t’embrasse de cœur.

Abel J.

Flavie va toujours assez bien. Nous avons reçu ton envoie ?? Jeandet.  J’aurais à te prier d’une recherche pour moi à la bibliothèque de Chalon- n° dans les biographies universelles des frères Michaud l’Art. Tabourot (Etienne) ou les N° des  accords- Quelle est la longueur de cet article ? à l’auteur de cet article et le jugement qu’il porte  sur Tabourot et ses écrits ? Copier quelques phrases s’il y en a de précises et caractéristiques sur Tabourot comme poète, comme jurisconsulte, comme écrivain. Est-il comparé à Rabelais ?

 

 

 

***

 

Abel Jeandet  est marié à Flavie Doyen, il écrit à son frère pour lui annoncer la naissance de son fils Abel. A cette époque le premier né recevait le prénom de son père, ce qui ne facilite pas les choses.

 

Verdun le 7 février 1852. à minuit ¼

 

Mon Cher Amédée

 

 

Après cinq heures de cette souffrance que la femme qui a enfanté connaît seule, Ma chère Flavie a mis au monde un superbe enfant, soit dit sans la moindre partialité paternelle. Car cher frère, le 6 février à 10 heures du soir il m’est né un fils !

Puisse le ciel lui donner un cœur comme le tien, tous mes vœux seront exhaussés ;Nous aurons trouvé l’un et l’autre un continuateur de notre culte pieux pour la famille et la patrie.

Ne viendras-tu pas bientôt nous embrasser tous ainsi que les  ……

Tout à toi de cœur

Abel Jeandet

 

Faire porter de suite à la grand maman Chauvot la nouvelle ci-jointe.

Flavie a fait preuve de beaucoup de courage, elle se porte aussi bien que possible.

 

 

***

 

Paris 29 février 1852

 

Mon cher Amédée

 

 

Ton père et ta mère partent demain pour Chalon à 11 heures 5 minutes; ils arriveront à la gare à 8h 10 min. du soir. Ta mère est indisposée et nous aurions bien désiré, ta tante et moi, la garder huit jours de plus, non rue St Honoré d’où je t’écris mais dans notre ermitage de la rue des martyrs. Elle est pressée de revoir ses enfants et sa maison. Toutes nos raisons ont échoué contre sa résolution. Elle te recommande de faire mettre demain le pot au feu; elle couchera dans ton lit.

Au revoir mon cher Amédée, tout à toi

Chapuis

 

ta tante et moi nous t’embrassons.

 

 

***

 

Lettre de Abel à son frère Amédée

 

 

Verdun le 12 mars 1852 (au soir 10 heures)

 

Cher frère et  ami

 

Tu ne doutes pas , j’aime à le croire, qu’avec moi les absents n’ont pas toujours tort. Au contraire ; ils ont presque toujours raison, surtout quand ils sont comme toi du très petit nombre de mes amis.

         Je ne puis donc me persuader que tu m’en aie voulu un seul instant ( ainsi que Mme DOYEN  me l’a donné à entendre) de ce que je ne t’avais invité au baptême de mon fils.

         Je te le demande , mon cher ami, ai-je besoin de t’inviter ? un frère n’est-il pas toujours le bien venu chez son frère ? Peux-tu penser qu’une fête de famille à laquelle tu ne serais pas , soit une fête pour moi ?

         Aussi ce n’a pas été le moins du monde un jour de joie que celui du baptême de notre pauvre enfant. Si cela devait être. Quoique je souhaite de toute mon âme qu’il soit chrétien dans l’acceptation que je donne à ce mot, il y avait si peu de christianisme à mes yeux dans cette cérémonie souillée par le contact impur du prêtre catholique romain, que loin de me réjouir je m’attristai. Car je sentais bien que je l’…..…une servitude de plus et voilà tout… «  la pauvreté c’est l’esclavage »

Oui, mille fois oui, la pauvreté c’est l’esclavage ; Sans cela je ne me serais pas rendu aux raisons de notre mère et je t’aurais arraché à ta maison, à ta chaîne pour nous faire goûter aux instants de douceur de la vie de famille.

Mais que veux-tu mon cher frère, la famille, c’est une utopie pour le riche, et pour des pauvres comme nous c’est un objet de luxe que nos moyens ne nous permettent pas de nous procurer.

Grâce à la bienveillance & au bonheur de ma chère Flavie & à l’harmonie qui règne entre nous, j’ai la satisfaction  de t’annoncer que notre fils a échappé aux noms prétentieux et romanesques. Il a reçu d’abord ceux de ses parrain et marraine puis celui du premier de ses ancêtres. Tout les  …… reposent oubliés depuis plus d’un siècle aux lieux même ou mon fils a vu le jour, enfin suivant l’ancien usage, fils aîné il portera le même prénom que son père.

C’est ainsi que j’ai voué au culte pieux de la terre natale et de la famille ce pauvre enfant qui est venu au monde  dans un temps  ou tout ……………………………ou tout autre culte  que celui du veau d’or est proscrit.

Ne reste pas trop longtemps sans donner de tes nouvelles et crois toujours à l’affection sincère de ton frère et ami.

 

Abel Jeandet

 

J’ai reçu une lettre bien affectueuse de ce pauvre Bernard. Je ne crois pas pouvoir lui répondre mais je tiendrai beaucoup à ce qu’il fut informé de la part que nous prenons à son malheur. Nous te prions de nouveau d’aller demander quelques renseignements sur son compte chez M. Adenot et de nous transmettre ce que tu auras appris.

M. legey ragonneau a écrit à M.Gir… à lyon.

La santé de notre mère s’améliore sensiblement et tout porte à croire qu’elle sera bientôt rétablie.

Tu nous enverras par occasion, si tu en trouves avant peu de  temps

1)  extrait de cigüe 4 …………………..

2)  Sirop de pavot blanc ½ bouteille

3)  Une fiole de ton sirop …….

4)  Conserve de …………

5)  Ton histoire …….XIV … A DUMAS si cela ne te prive pas trop.

 

 

 

***

 

 

 

Verdun le  9 avril 1852

 

Mon cher frère,

 

« En vain la nature se ranime et rajeunit autour de nous, les jours s’écoulent de plus en plus tristes et notre vie , espèce d’agonie morale n’est qu’un pénible acheminement vers la mort »  

Voila ce que je me dis  dans les moments de peines qui viennent me tirer de la léthargie où je m’efforce de me plonger; Voila sans doute , ce que tu te dis , toi aussi, quand tu sondes le vide de ton existence  présente et que tu cherches à percer le voile de l’avenir.

Il est des instants, surtout, où ce vide , comme un précipice sans fond nous absorbe, nous dévore et où il nous semble que de notre être il ne reste plus qu’un sentiment celui de la souffrance.

C’est là probablement la réalisation de cette création fantastique de l’enfer auquel nous ne croyons pas nous autre philosophes et dans lequel cependant nous sommes incessamment  plongés. Cet instant de grande souffrance morale correspond particulièrement, tu as du l’éprouver comme moi, cher frère, aux époques de notre existence que le mirage du passé  ( car le passé a aussi ses illusions  comme l’avenir ) nous présente sous un jour heureux et propice. Ces époques sont liées presque toujours au souvenir de notre enfance, à des fêtes religieuses devenues des fêtes de famille. Nous touchons à une de ces fêtes, à celle de Pâques.

 Nous avons pensé, j’ai senti, pour ma part que ta solitude te serait encore plus pénible en ce jour et notre chère mère imposant silence à la voix de la nécessité  elle même , m’a chargé de t’engager à venir Dimanche matin prendre ta part de l’agneau pascal. Comme les juifs tu tiendrais ton bâton à la main et tu diras célébrer la pâque  debout et repartir aussitôt après. Car tu n’es pas entré tant s’en faut , dans la terre promise et il te reste encore du chemin à faire.

Quoiqu’il en soit si jamais fête a pu être la notre c’est sans contre dit la fête de pâques; que nous importe à nous son origine judaïque  ? Ce n’est pas moins une fête de délivrance car elle rappelle le passage de la servitude à la liberté , de la mort à la vie. C’est aussi que nous autres hommes d’un monde nouveau qui attend encore son Christophe Colomb , nous savons sans être juif, ni catholique romain, renouer à l’avenir et au présent les chaines du passé et conserver dans un cercle égoïste  et de transition  le dogme  de la solidarité humaine.

A dimanche le plaisir de nous voir, reçois en attendant les embrassements de coeur de ton frère et ami

Abel

 

  

***

 

 

 

 

toujours Abel à son frère Amédée

 

 

Verdun le 25 juillet 1852

 

Cher frère et ami

 

         Tu as écrit il y a déjà quelque temps une lettre à notre cher père ; Cette lettre je ne l’ai pas lue, mais je sais quels bons sentiments l’avaient dictée et quoiqu’elle soit demeurée sans effet je ne t’en dois pas moins de reconnaissance et de remerciements. Depuis j’ai reçu de toi une autre lettre dont tu attends encore la réponse.

         Si j’ai si longtemps gardé le silence avec toi, mon frère & mon ami, sur le sujet de tes deux lettres, ce n’est pas, croit le bien, par manque de confiance. Mais pourquoi diras tu, ce silence, cette dissimulation avec ceux pour lesquels tu ne peux & ne doit pas avoir de secrets ?  pourquoi ? parce que dévoiler des maux inconnus quoique réels, c’est en quelque sorte, les communiquer aux personnes à qui on en fait connaître l’existence ; parce que déchirer le voile qui cache à mes yeux un funeste avenir, c’est empoisonner notre présent.

         La vie se fait elle supporter & aimer autrement qu’en nous montrant une à une les heures qu’elle nous donne sans nous en dire le nombre, sans nous laisser deviner un seul des événements qui doivent la remplir ?

         Toucher à la pénible question que tu as abordé dans ta lettre c’était pour moi plonger le fer dans une blessure que le temps n’a pas encore cicatrisé, c’était réveiller une douleur qui sommeille assez pour être supportable, c’était enfin te la faire partager à toi même sans soulagement aucun pour moi.

         Cette dernière considération surtout a servi de règle à ma conduite. Tous les malheureux cherchent à soulager  leur douleur en l’épanchant dans le sein de leurs amis, moi au contraire, je cache toutes les miennes au fond de mon cœur. Je ne souffre qu’à moitié et avec courage quoique je souffre seul, tandis que mes tourments me sont insupportables dès qu’un autre souffre à cause de moi.

         Tout ceci dit pour t’expliquer mon silence et ma conduite, je réponds à ta lettre  du 17 juillet. Ce qui précède a du te prouver que ta sage réflexion sur les funestes effets de la dissimulation et de l’amour propre ne pouvaient s’appliquer à moi, surtout dans le cas particulier dont il s’agit.

         Les hommes (& ces hommes là sont forts rares) qui ont fait comme moi le sacrifice de leur personnalité & qui tout en conservant  les formes de la société dans laquelle ils vivent ont complètement divorcé, quand au fond ,avec cette même société. Ces hommes là ne sauraient être esclaves de misérables passions qui leur font prendre leurs semblables en pitié.

         Je ne répondrai rien à ce que tu dis relativement à mon dégoût pour la médecine, à mon insouciance du présent & de l’avenir &….. ici ta part est trop belle, tu trouves une série de faits insensiblement &fatalement accomplis, tu les groupes méthodiquement & tu les juges !….

         Que ma vie entière donne un démenti à mes paroles & à mes principes ( ce qui au reste ne me distinguerait nullement de la foule des autres hommes & même des illustres) je le nie.

         En négligeant mes propres intérêts pour m’occuper  de ceux de mes concitoyens, en préférant à ma réputation personnelle celle de mon pays natal, je n’ai fait que prendre au sérieux & que mettre en pratique le précepte  Tous pour chacun & Chacun pour tous que j’ai prêché sur les tréteaux populaires & dans mes écrits révolutionnaires. Quand à l’énigme de ma vie dont il me faudra dis tu donner l’explication à mon fils devenu homme, plût à dieu que je n’eusse pas de plus grand souci que celui là !

         Si le sort me laisse vivre assez longtemps pour pouvoir initier ce fils à quelques unes des vérités que les hommes s’efforcent vainement d’étouffer ; Si le ciel veut que ce fils soit digne de les comprendre,  alors il n’y aura point d’énigme pour lui, il y aura en fait partout avec lui son enseignement, voilà tout & quand même ce fils serait sous le joug des préjugés sociaux, bien loin de rougir de son père ou de songer à lui demander compte de l’emploi de son temps il aura plutôt à se demander comment sans encouragements, sans recommandation, sans fortune il a pu dans un département de 500 mille habitants se placer aux premiers rang parmi les précurseurs des idées nouvelles ainsi qu’à coté des plus laborieux investigateurs des vieux         & des médecins les plus érudits de ce même département.

         Un peu plus de 200 pages imprimées ça & là & des matériaux informes mais imposants déjà mis en œuvre pour la composition d’une douzaine de volumes sur l’histoire, la biographie, la bibliographie, la politique & la médecine seront pour mon fils & pour tous ceux capables de les apprécier . Des livres irrécusables qui leur prouveront que mon culte pour ma famille ne s’est pas manifesté sous la forme grossière du culte du veau d’or, mais qu’il s’est traduit d’une manière toute spirituelle par la glorification de cette même famille autant que mes faibles moyens me l’ont permis.

         Je ne te suivrai pas phrase à phrase dans le reste de ta lettre qui au point de vue des idées généralement reçues et une œuvre de coeur et de raison mais qui au mieux c’est à dire  à celui de la vraie philosophie ne renferme que d’excellents sentiments et des mots creux et vides de sens. Ce que tu appelles une affaire de cœur, je la nomme ans la société actuelle un préjugé. « Le crime fait la honte et non pas l’échafaud »  «  ce n’est pas le titre qui donne le mérite et la science »  

         Il y a deux ans j’aurais sans doute pensé comme toi, mais aujourd’hui les temps sont par trop changés…

           …            ! tu crois que j’aurais vécu trente ans dans une société de               

               qui fait des lois pour protéger et glorifier le crime et  pour           et déshonorer la vertu, dans une société qui chasse les hommes de science et de labeur des chaires scientifiques pour y placer des courtisans ; qui ferme la porte de son académie aux illustrations littéraires & qui les ouvre à deux battants aux intrigantes médiocrités ; qui expulse Voltaire et Rousseau du Panthéon pour le livrer aux souillures du néo-paganisme humain ; Tu crois que j’aurai vécu trente ans pour ce bouge, sans avoir rien appris ni rien oublié ? allons donc !…. Je ne veux frayer ni avec les floueurs ni avec les floués. Je vivrai seul au milieu de cette forêt de bandits.

         Dans une loi monstrueuse sous le joug desquelles cette société gémit, elle a crée au détriment de sa santé, au péril de sa vie une hiérarchie stupide dans l’art unitaire de guérir….Eh bien c’est aux hommes d’intelligence et de cœur à protester contre cet……..

         Tu comprendras que je ne peux ni ne veux épuiser ce grave sujet dans cette lettre.

         Jusqu’à présent je ne t’ai répondu qu’avec la froide raison, il me reste à te répondre avec le cœur. J’envisage la question qui nous occupe au point de vue de mon excellente parenté & surtout de notre père.  Mais que te disais-je ? Oh rien du tout, car je n’ai rien à dire sous ce rapport. Personne au monde ne peut savoir ce que j’ai souffert pour ce pauvre père & à cause de lui. Personne ne peut savoir ce que m’a coûté cette dissimulation de tous les instants.

         Crois le bien, mon ami on ne trompe pas de gaîté de cœur des parents bien aimé et si dignes de l’être.

         Depuis une année, j’ai été mis à de si rudes épreuves j’ai tant souffert que je ne puis comprendre comment ceux qui m’aiment  n’éprouvent pas pour moi assez de sympathie et de pitié pour que ces deux sentiments fassent taire……

Tous les autres.

         Depuis le mois de janvier 1851 jusqu’au mois de janvier 1852 quel long enchaînement de maux & d’épreuves !

Du reste j’ai recueilli le fruit de mon courage. Grâce à cette dissimulation que tu me reproches & pour laquelle  tu devrais me louer et surtout me plaindre, notre cher père  libre de tout autre souci a pu se reposer sur moi du soin de la clientèle & de sa maison & aller chercher la guérison & la vie  dont il n’aurait pas voulu s’il eut connu ma véritable position.

         En t’entretenant aussi longuement de moi, je t’ai donné un gage de grande amitié, je t’en demanderai un à mon tour c’est de moins te préoccuper de mon misérable avenir et de mon infime individu du moins  au point de vue des idées vulgaires.

         J’ai déjà pleuré sur tant d’illusions perdues que je me contente de la plus humble réalité & maintenant je m’estimerai heureux s’il me reste avec un morceau de pain quotidien quelques affections sincères comme celle que t’a vouée

                                                     Ton frère et ami

                                                     Abel Jeandet

 

Tu trouveras ci-joint comme développement les lettres que j’ai écrite à ma femme. Je te la confie. Tu voudras bien les mettre sous enveloppe après les avoir lus & me les rendre à notre première entrevue.

 

 

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1853

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1854

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                           Mon cher ami,

 

 

Voici quatre bouteilles de vin- l'évêque (?), véritable anti-cholérique quand on en prend un petit verre additionné dun morceau de sucre, après le dîner. Mon envoi est en proportion, malheureusement , avec ma provision déjà fort médiocre et qui décroit sensiblement chaque jour par lusage que nous en faisons. Le seul conseil que je crois devoir te donner cest de ne point le garder pour une autre occasion, mais de vous en servir incontinent.

Nos santés sont bonnes scie nest celle de ta mère toujours souffrante de son bas-ventre, ce qui ajourne indéfiniment la visite quelle voulait vous rendre. Abel est fatigué par des demandes fréquentes en ville et surtout la nuit, sans que ce soit le plus souvent, pour des circonstances bien sérieuses. La peur, cette passion éminemment atonique , produit une foule daccidents qui naurait pas lieu, en ce moment, sans elle.

Je viens de voir à 24 heures dintervalle, des cas de choléra dit indien ou asiatique. Une jeune femme de Bordes, la fille du sieur Bataillard, laquelle tu connaissais peut être , et qui est morte après dix heures de maladie; un manoeuvre de Verdun, un sieur Aymard chez lequel après douze heures dune espèce dagonie, une réaction sest enfin opérée hier matin et se soutient aujourdhui dans de justes bornes, en sorte que lon peut compter sur la guérison. On peut raisonnablement supputer aujourdhui quil y a à Verdun un cas grave toutes les 24 heures. Combien de temps cela durera-t-il, et les choses resteront-elles dans cet état assez peu alarmant jusqu’à cette heure ?

Nous avons eu de vos nouvelles par Mme Doyen; nous en attendons encore delle , outre celles que je tinvite de nouveau à nous donner.

Carrau est chargé de mon petit envoi, je lui ai dit de déclarer à loctroi quil consiste en 4 bouteilles de vin et den payer lentrée.

         Adieu portez vous bien et imprimais mastete animo (?)

                           ton dévoué père et ami

 

                                                      Jeandet

midi 19 août 1854

 

***

 

 

 

 

 

 

 

 

Verdun le 2 octobre 1854

 

Mon cher ami,

 

Sans le départ précipité de ta femme, je vous serais allé voir, en effet la semaine dernière , afin de m’assurer par moi même , si les conseils que je t’avais donnés étaient suffisants et convenables à la position où elle se trouvait. Bien plus s’il eut possible en un jour, d’aller et de revenir de l’Abergement, je n’aurais pas hésité à faire le voyage; mais mes occupations à cette époque encore ne me le permettaient pas, et comme je juge que le retour sera prochain, nous tacherons, ta mère et moi, de faire nos dispositions pour faire ensemble le voyage de Chalon dans le cours du mois.

La bataille est enfin terminée ici entre la mort et notre pauvre espèce humaine. Comme partout celle ci est restée victorieuse et restera ainsi jusqu’à la fin des siècles malgré les fléaux providentiels et les nombreuses attaques qu’elle reçoit  ????? de ses propres et maudits enfants. On peut aujourd’hui compter les morts réelles, parce que comme à la guerre, les fuyards et les poltrons reviennent et qu’on peut avoir désormais l’effectif des compagnies. Verdun a perdu cent individus environ : c’est à peu près un sur 20. Nous en serions tous sortis sains et sauf sans la mort de notre excellente et bien regrettable parente Mme Adrien . Depuis huit jours il n’est plus question de choléra, et me voila retombé, moi en particulier, dans cette inaction et le calme plat d’où m’avait fait sortir momentanément le désastre public et général.

Tu ne nous a pas parlé de M. Georges de ta maison. Nous craignions fort que le logement ne reste longtemps à ta charge, et ne grève ton budget, ??????? informe nous de ce qui se passe à cet égard.

La santé de ta mère semble s’affirmait malgré toutes les fatigues que lui causent les récoltes de fruits. Elle va demain à Bragny pour la vendange qui sera des plus médiocres pour nous. J’ai passé, il y a quelques jours, dans notre petit bouquet de vignes où l’on eut pu facilement compter les raisins. Boira du vin, mangera du pain qui pourra cette année. C’est assurément très fâcheux sous le régime actuel qui dirait : l’empire c’est la paix, tandis que nous avons actuellement la guerre, la peste et la famine. « o vanas hominum mentes »*

Adieu, mon cher ami, portes toi bien, donne nous des nouvelles de ta femme et de ton enfant, et informe nous de leur retour qui décidera de notre voyage chez vous.

  Ton père et dévoué ami

  Jeandet

 

* O esprit vain des hommes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1855

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La lettre qui suit est écrite le 11 avril 1855 par Jeandet François Philoclès Médecin à Verdun sur le Doubs à son fils Amédée Pharmacien à Chalon sur Saône. La femme de ce dernier est enceinte de Eugénie Louise qui naîtra le 11 mai suivant.

 

 

 

Voici 30fr au lieu de 29fr30, montant de ta facture jusqu’au 30 mars dernier inclusivement ; C’est par conséquent  70 c en plus à valoir sur mon compte futur.

Fais moi passer par nos voituriers, à moins que tu ne trouves d’ici à peu de jours une occasion particulière, les articles suivant.

Extrait d’opium ——————————————  60 grammes

Extrait de belladone ———————————— 30 id

Emplâtre de cigüe ————————————— 60 id

?????????———————————————— id

???????? ————————————————- id

Teinture de digitale ?????,—————————-60 id

 

Nous attendons très impatiemment des nouvelles de ta femme qui, d’après ce que tu nous en as écris, est près de sa délivrance. Tu as du prendre à ce sujet tes précautions à l’avance.

Ta pauvre mère est beaucoup plus souffrante depuis son voyage à Chalon. Il lui faut absolument garder le lit et ne faire aucun mouvement pour que ses douleurs soient tolérables. Cet état, vu son opiniâtreté  et l’ ?????? générale qu’il a déjà porté dans toute  ??????, finit par me donner de sérieuses inquiétudes. Toutefois elle est mieux aujourd’hui, mais combien d’heures cela durera-t-il ?

Adieu mon cher ami, je t’embrasse et les tiens bien tendrement en tout dévoué frère.

Jeandet Amédée

verdun le 11 avril 1855

 

 

***

 

Les nouvelles que nous avons reçues avant hier par Mlle Eléonore sur votre santé sont tout à fait satisfaisantes. Ta femme commence à se lever et va aussi bien que possible quoique le temps écoulé depuis sa délivrance soit encore bien court, il y a tout lieu de croire que avec des précautions , elle na plus aucun risque à courir.

L’état de ta mère ne saméliore pas. Elle reste presque constamment au lit, seule position où elle souffre beaucoup moins et quelque fois pas du tout. Nous espérons que cette inaction ,  ?????????, jointe à quelques moyens médicamenteux, viendra peut être à bout et mettre un terme au mal   ?????? qui la tourmente  et dont elle a déjà souffert, à divers époques, depuis tant dannées.

Je mets le billet entre les mains de Satin (?) que je charge de prendre chez toi la feuillette que tu as. Recommandes lui expressément  cette commission et fais en sorte quil ne loublie pas .

Nous navons pas trouvé dans ton dernier envoie le Colladion(?) que ton frère tavait demandé.  Fais nous passer par Datin (?) un flacon de 30 grammes.

Ta mère nourrit toujours le désir de vous aller voir; mais il faut, pour lexécution de ce projet quelle aille mieux et quelle puisse supporter une marche  de quelques centaines de pas. On ne saurait prévoir en voyant ce qui se passe. quand viendra le moment. Pour ce qui me regarde, jai peu à faire , mais je suis , à lheure quil est, retenu par deyx maladies qui mobligent à ???????

Adieu mon cher ami, portez vous bien, toi et ta femme et recevez nos embrassements bien affectueux

Ton dévoué père et ami .               Jeandet

verdun le 24 mai 1855

 

 

***

 

 

 

 

 

 

Mon cher ami,

 

Argentum Vict…….. ce que je traduis par l’argent est le nerf de la guerre , aussi les gouvernements quels qu’ils soient ne s’ingénient guère qu’à trouver les moyens de s’en procurer . En ceci on est plus habile en France que partout ailleurs et ce débonnaire pays est singulièrement approprié à ce genre d’industrie. Voici en conséquence un nouvel impôt sur la consommation lequel peut ???????  non sous le rapport, parce que les gens  comme nous consomment le moins qu’ils peuvent, mais en ta qualité d’industriel et de producteur. Au 1° août prochain les alcools, eau de vie , en ??? et en bouteilles payeront un droit de 50F en plus par hectolitre ce qui augmentera à pei près ces liquides de 50cent par litre. Ne lisant pas les journaux, il est presque certain  que tout cela aura force de loi avant que tu en saches un mot. Or il doit t’importer beaucoup de le savoir à l’avance pour que tu fasses tes provisions autant que tu ………………….. sur ton crédit te le permettront.

Prends pour moi et tiens en réserve un litre crème de vanille.

Ta mère est souffrante depuis hier soir. Sa meilleure journée, depuis son rétablissement apparent est celle que nous avons passée près de vous  vendredi dernier.

Adieu, embrasse ta femme pour nous

ton dévoué père et ami

Jeandet

9  juillet 1855

 

 

 

***

 

 

 

Les nouvelles que nous avons reçues avant hier par Mlle Eléonore sur votre santé sont tout à fait satisfaisantes. Ta femme commence à se lever et va aussi bien que possible quoique le temps écoulé depuis sa délivrance soit encore bien court, il y a tout lieu de croire que avec des précautions , elle n’a plus aucun risque à courir.

L’état de ta mère ne s’améliore pas. Elle reste presque constamment au lit, seule position où elle souffre beaucoup moins et quelque fois pas du tout. Nous espérons que cette inaction ,  ?????????, jointe à quelques moyens médicamenteux, viendra peut être à bout et mettre un terme au mal   ?????? qui la tourmente  et dont elle a déjà souffert, à divers époques, depuis tant d’années.

Je mets le billet entre les mains de Satin (?) que je charge de prendre chez toi la feuillette que tu as. Recommandes lui expressément  cette commission et fais en sorte qu’il ne l’oublie pas .

Nous n’avons pas trouvé dans ton dernier envoie le Colladion(?) que ton frère t’avait demandé.  Fais nous passer par Datin (?) un flacon de 30 grammes.

Ta mère nourrit toujours le désir de vous aller voir; mais il faut, pour l’exécution de ce projet qu’elle aille mieux et qu’elle puisse supporter une marche  de quelques centaines de pas. On ne saurait prévoir en voyant ce qui se passe. quand viendra le moment. Pour ce qui me regarde, j’ai peu à faire , mais je suis , à l’heure qu’il est, retenu par deyx maladies qui m’obligent à ???????

Adieu mon cher ami, portez vous bien, toi et ta femme et recevez nos embrassements bien affectueux

Ton dévoué père et ami . Jeandet

verdun le 24 mai 1855

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Date de dernière mise à jour : 05/02/2017